Boca Juniors – River Plate : le Superclásico, un derby pas comme les autres

Après la victoire arrachée dans les derniers instants de River Plate face à Gremio au terme d’un match de folie et la victoire sans trop se faire peur de Boca contre Palmeiras, les deux colosses du football argentin se retrouvent en finale de la Copa Libertadores, l’équivalent de la Ligue des Champions en Amérique du Sud. Un évènement qui n’était encore jamais arrivé. Chez les fans de football du monde entier, ce match est connu pour être l’un des plus beaux et impressionnants de l’histoire. Tout aussi dangereux qu’extraordinaire, c’est un évènement national que tous attendent. Histoire, ambiance, rivalité… je vais, dans cet article, et ce grâce à l’aide de supporters des deux camps, vous décrypter cette rivalité hors du commun.

Une rivalité historique, géographique et sociologique

Remontons jusqu’en 1901, dans un quartier du sud-ouest de Buenos Aires : La Boca. Deux clubs, Santa Rosa et La Rosales, fusionnent et se mettent d’accord pour s’appeler dorénavant Club Atletico River Plate. D’abord basé dans le quartier de Boca, le club déménage finalement au Nord-Est de la ville. Quatre ans plus tard, en 1905, cinq immigrés génois décident de fonder un club reprenant le nom du quartier de La Boca : le Club Atletico Boca Juniors est fondé. En 1931, lorsqu’un match entre les deux clubs finit en bagarre générale sur le terrain et dans les tribunes et s’arrête au bout de 65 minutes, la rivalité que l’on connaît aujourd’hui naît. D’un côté, River Plate qui représente la bourgeoisie, l’élégance, la richesse : c’est de là que vient leur surnom le plus connu, Millonarios (millionnaires). De l’autre, Boca Juniors, club plus populaire surnommé Bosteros par les fans de River, nom qui se réfère à l’odeur d’excréments du quartier de Boca lorsque la ville avait été inondée. Aujourd’hui, si ces barrières sociologiques se sont atténuées, la rivalité est restée aussi forte.

Les deux colosses du football argentin et sud-américain se partagent un certain nombre de titres. D’un côté, Boca Juniors est le cinquième club avec le plus de titres internationaux au monde (18), dont 3 Coupes Intercontinentales et 6 Copa Libertadores. C’est également le deuxième club avec le plus de titres de championnat (33) derrière… River Plate (36). River a également remporté 3 Copa Libertadores et est en quête pour une 4ème. Des origines au palmarès en passant par les supporters, ces deux clubs forment une rivalité introuvable ailleurs dans le football.

A chaque club son idole

– Juan Roman Riquelme, une carrière dédiée à Boca

En 2010, Boca Juniors lance un sondage via son site internet : qui est le plus grand joueur de l’histoire du club ? Bien évidemment, d’un regard extérieur, c’est le nom de Maradona qui nous vient en premier. Et pourtant… c’est bien Riquelme qui a été gratifié de ce titre. Mateo (@Bocaficion sur Twitter), fan de Boca depuis toujours, m’a confirmé cette pensée.

« Maradona est une idole de Boca, mais de manière générale du pays. La réelle idole de Boca, c’est Riquelme. Lui a vraiment un traitement particulier, il a un crédit illimité auprès des hinchas de Boca. On souhaite son retour au club, on aimerait le voir président de Boca. Il représente la période dorée du club, avec de nombreux titres internationaux, sous les ordres de Carlos Bianchi. »

En d’autres termes, Riquelme est LA légende de Boca. Révélé lors de son premier passage au club de 1996 à 2002, il rafle les titres dès sa jeunesse : en 2000, il remporte une Copa Libertadores et une Coupe Intercontinentale. L’année suivante, il remporte une nouvelle Copa Libertadores. En 1998, 1999 et 2000, Boca gagne le championnat, mené par l’immense talent de Riquelme. Il passe ensuite 5 ans en Espagne, au Barça puis à Villareal, mais finit par rentrer à la maison en 2007. Cette même année, il remporte une nouvelle fois la Copa Libertadores avec son club de cœur. Riquelme est un joueur qui s’est donné au club qui l’a fait connaître, et il en est aujourd’hui encore très proche : de nombreuses rumeurs le désigne comme futur président du club.

Juan Roman Riquelme sous le maillot de Boca

– Enzo Francescoli, le Prince de River

Encore une fois, c’est un joueur fidèle qui sert d’idole aux hinchas de River. Logique, me direz-vous. Actuel directeur sportif du club, Enzo Francescoli, connu pour être l’idole de Zinedine Zidane (l’un de ses fils a été appelé Enzo pour cette raison), est considéré comme le plus grand buteur de l’histoire du football uruguayen. A River, sa première saison (en 1983) en tant que milieu de terrain est un échec total. Convaincu du talent du jeune joueur, son entraîneur décide de le reconvertir en buteur… et ça marche. Il termine meilleur buteur du club et du championnat deux fois, est élu meilleur joueur sud-américain en 1984 et meilleur joueur du championnat en 1986. La même année, il quitte River avec ces mots : « C’est sûr : un jour je reviendrai jouer au Monumental pour River Plate ». Chose promise, chose dûe. En 1994, le Principe (en espagnol : le Prince) fait son grand retour chez lui. S’en suit une période dorée pour les Millonarios : quatre championnats gagnés en quatre saisons. Ajoutez à cela une Supercopa sudamericana, une finale de Coupe intercontinentale, une Copa Libertadores… et vous obtenez le palmarès fou de River et Francescoli lors des dernières années de sa carrière. D’après un fan de River depuis 2004, dont nous tairons le nom (son Twitter : @Gallardo10_), Francescoli est le joueur le plus aimé des fans.

« Le joueur le plus emblématique pour River, c’est Enzo Francescoli. Un buteur unique, avec qui River a eu ses années de gloire. Il fait partie du cercle très fermé des personnalités considérées comme « Maximos Idolos » de River. Quand on parle de Francescoli, on pense à ses inombrables buts à River, à sa classe, sa hargne et puis évidemment aux titres, et surtout à cette Libertadores de 1996. Il est l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du club. »

Enzo Francescoli et la Copa Libertadores, sous le maillot de River, 1996

Une ambiance sans précédent…

Si le journal The Sun a vendu le Superclásico comme « l’expérience la plus intense au monde », il y a une raison. En effet, que ce soit à la Bombonera, au Monumental ou même dans les rues de Buenos Aires les jours précédents le choc, l’ambiance est exceptionnelle. Nicolas De la Plata, spécialiste du football argentin, créateur du compte Twitter @CanchaArgentina et membre du site Lucarne Opposée nous a partagé son avis sur le sujet.

« Que ce soit River ou Boca qui reçoit, la folie reste la même ! Impossible d’échapper au Superclasico, il est partout. Ce match n’a, à ma connaissance, aucun égal. Imaginez l’état d’anxiété, d’espoir, de passion qui peut régner dans la ville : deux géants continentaux, voire mondiaux, s’affrontent. Cet engouement ne se limite pas à la seule ville de Buenos Aires, c’est tout le pays qui attend une victoire de son équipe. Du nord au sud, de l’est à l’ouest… on peut aimer et supporter une équipe au quotidien, quand le Superclasico arrive on est forcément pour l’un ou l’autre. Pour qu’une comparaison existe dans le monde, il faudrait que le PSG et l’OM soient dans la même ville, même chose pour le Barça et le Real. A Rome et à Milan on se rapproche de cette rivalité, mais toute l’Italie ne se sent pas forcément concernée. »

A chaque club mythique son antre. Le stade de Boca, l’Estadio Alberto José Armando, plus connu sous le nom la Bombonera, est réputé pour être le stade le plus impressionnant d’Argentine, voire du continent américain et… pourquoi pas du monde. Quant à celui de River, l’Estadio Antonio Vespucio, aussi appelé le Monumental, c’est le plus grand stade argentin : 65 000 places. La rivalité se joue sur le terrain mais aussi en tribunes, et le « douzième homme » joue un rôle crucial dans chaque rencontre. Entre les « papelitos » jetés sur la pelouse, les chants de supporters tout le long du match, les fumigènes, les pétards et les exultations à chaque but… tout est réuni pour faire de cet évènement sportif l’un des plus grands au monde.

Vue du ciel de la Bombonera (à gauche) et du Monumental (à droite)

…qui vire parfois à de la violence

Comme dans beaucoup de derbys chauds, les supporters sont parfois (beaucoup) trop excessifs dans leurs comportements, ce qui donne lieu à de terribles drames. Parmi ces drames, certains ont fait le tour du monde et la une des journaux à cause de leur gravité. On pense notamment à un évènement de 2010 : au Monumental, des fans de Boca ont lancé des torches allumées dans la tribune sous la leur… remplie de supporters de River Plate, causant la panique générale. Cinq ans plus tard, des supporters de Boca ont lancé du « gaz piment » dans le couloir des joueurs de River lors d’une rencontre de Copa Libertadores. L’arbitre a interrompu la rencontre et River a d’office été qualifié. La violence va dans les deux sens, et est souvent complètement irrationnelle. Cette année, le 17 septembre 2018, les deux présidents des clubs ont divulgué un message commun dans Olé, principal quotidien argentin : « Nous sommes rivaux, mais pas ennemis ». Malheureusement, ce discours n’a pas suffi. Alors que la finale est annoncée, les bagarres comment déjà dans la rue, comme en témoigne cette vidéo datant du 1er novembre qui peut être choquante, âmes sensibles s’abstenir. 

« L’Argentine ne va pas survivre à cette finale. Ce n’est qu’un aperçu… »

La violence causée par cet évènements est si forte que deux joueurs (Sebastián Driussi de River Plate et Lucas Paredes de Boca) ont décidé, pour le bien de la ville, de diffuser un message via Twitter.

« Nous sommes rivaux et non ennemis, disputons cette finale historique sans violence »

La rivalité entre ces deux clubs est incomparable à toute autre. Mode de vie, style de jeu, histoire… deux clubs si proches géographiquement et pourtant si différents nous offrent un spectacle violent, passionné, intense. Cette opposition perpétuelle ne s’atténue pas avec le temps, preuve en est avec les conséquences directes de l’affiche de cette finale de Copa Libertadores. Dans une semaine, le football argentin va vivre un moment qui restera dans l’histoire, sans trop de conséquences négatives si possible.