[EDITO] Ballon d’Or : le football est-il encore un sport collectif ?

« Le football est un sport qui se joue à 11 contre 11, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne. » Cette phrase absolument mythique a longtemps reflété la discipline qu’est le foot. Pourtant, aujourd’hui, nous avons le sentiment que ce sport si passionnant et si attirant devient de moins en moins collectif. Et si, finalement, le football n’est pas un sport qui ne se joue que seul, et à la fin ce sont Ronaldo et Messi qui gagnent ? A l’heure où le ballon d’Or et sa légitimité sont de plus en plus remis en question, je vais tenter d’analyser ce phénomène d’individualisation du football, tout en essayant de voir si ce phénomène est bien réel et non une invention de personnes frustrées des résultats du ballon d’Or sur les dix dernières années.

Une volonté de se différencier des autres

Dans de nombreux domaines, les footballeurs cherchent à se différencier des autres, à avoir une touche personnelle sur leur corps, une spécificité dans leur comportement, voire dans leur nom. Typiquement, l’exemple de Cristiano Ronaldo « CR7 » ou de Neymar est parfait. Lorsque l’un a signé au PSG, les ventes de maillot ont complètement explosées, et le flocage Neymar était partout. Quant au cas Ronaldo, son flocage a carrément été en rupture de stock dès le lendemain de l’annonce de son transfert. Est-ce bien le maillot de l’éternelle Vieille Dame qui a été acheté, ou bien celui de l’un des plus grands joueurs de tous les temps ? Les joueurs sont devenus, petit à petit, des entreprises presque aussi grandes que les clubs eux-mêmes. Les plus grands ont un nombre de sponsors hallucinant et affichent leur nom partout, ayant parfois même une marque à leur effigie. En plus de cela, d’autres passent par la communication visuelle pour se donner un style et faire la différence. On pense à Pogba et ses coiffures… particulières, à Neymar et ses tatouages, ou de nombreux joueurs qui utilisent une célébration personnelle à chacun de leur but. Celle de Ronaldo est encore un bon exemple. Avec cette volonté de paraître différent et moins banal que les autres, les starlettes du football contribuent à son individualisation, au moins en dehors du terrain : on sait par ailleurs que les fans de football uniquement fans d’un joueur (et non d’un club) sont de plus en plus nombreux.

Que représente ce maillot ? La Juventus ou CR7 ?

Les médias, un rôle important dans l’histoire ?

Plus ou moins volontairement, sans crier au complot et à la diffamation, les médias participent grandement à rendre le football si individualiste. En effet, le traitement des joueurs par les médias donne à chacun d’entre eux un statut particulier dans le monde du ballon rond. Par exemple, dès qu’un footballeur aura un problème personnel, les médias s’en mêleront et en feront leur Une. Forcément, les amateurs de football finissent par avoir un regard différent sur de nombreux joueurs, et les séparent du reste de l’équipe. Il en va de même pour les questions posées aux joueurs : sur leur futur, leur chance au ballon d’Or, leur vie personnelle… comment ne pas tomber dans l’individualisme quand on obtient, peu à peu, le statut de star dans le monde du sport ? A l’heure actuelle, les joueurs sont bien plus mis en valeur que leur club et l’institution qu’il y a derrière. Les journalistes contribuent ainsi, volontairement ou non, à rendre ce sport plus perso. Le joueur n’existe que grâce à ses coéquipiers, mais beaucoup semblent l’oublier.

Mbappé en couverture du Time : un reflet de l’individualisme dans le football.

Le ballon d’Or, symbole de cette individualisation ?

S’il y a bien un trophée qui symbolise cette individualisation du sport collectif le plus beau du monde, c’est ce fameux ballon d’Or qui fait tant parler de lui. Énormément critiqué, il est aujourd’hui au centre des questions de certains amateurs du football : le ballon d’Or est-il un trophée illégitime, qui individualise un sport qui se veut par définition collectif ? En 62 ans d’existence, on compte 35 attaquants, 22 milieux, 4 défenseurs et un seul gardien de but sacrés de ce trophée, aux yeux de certains plus important même que la Coupe du Monde ou la Ligue des Champions. Le grand Cruyff lui-même s’est indigné de la légitimité de ce trophée : « le ballon d’or est un cirque médiatique. » Rien que ça. En effet, lorsque l’on voit que Modric a été sacré ballon d’Or après dix ans d’hégémonie de Ronaldo et Messi, on se demande si ce trophée a toujours un sens. Iniesta, Xavi, Sneijder ? Tous ces joueurs-là, milieux de terrain, ont vécu dans l’ombre de ces deux monstres de l’attaque. Il aura fallu attendre une élimination rapide de Messi en Ligue des Champions et en Coupe du Monde, et un « échec » de Ronaldo en Liga et en Coupe du Monde pour que Modric, vainqueur de la Ligue des Champions et finaliste de la Coupe du Monde, ait sa chance. Même Sneijder, vainqueur du Triplete avec l’Inter en 2010 et finaliste de la Coupe du Monde la même année n’a pas senti l’odeur du podium. Tragique. Forcément, le résultat paraît biaisé aux yeux de beaucoup puisque tout est une question de subjectivité.

Ronaldo et Messi, les deux hommes qui ont dominé le football pendant dix années consécutives.

 

Le collectif n’est pas mort

Même si ce merveilleux sport qu’est le football a pu témoigner de la naissance de joueurs plus individualistes, chacun à leur manière, que d’autres, il reste un sport qui se joue à 11 contre 11. A priori, on n’a pas encore trouvé le moyen d’y jouer seul, et on aura toujours besoin de son équipe pour « tout soulever » comme dirait Mbappé. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré Antoine Griezmann dans une interview à AS :

« Ce serait une bonne chose que ce soit un Français (qui gagne le ballon d’Or, ndlr). Si c’est moi c’est encore mieux. Mais si c’est un français qui gagne, je serai tout aussi fier. Nous avons réussi un beau Mondial, c’est une épreuve très difficile à gagner et j’en suis très heureux. On verra ce qui se passe. Je ne peux qu’être reconnaissant qu’on pense à moi pour ce trophée, mais sans le collectif, on ne peut aspirer à rien, encore moins au Ballon d’or. »

A travers ses propos, l’international français appuie sur l’importance du collectif et des coéquipiers dans le football. Sans une équipe solide, aucun joueur, si talentueux soit-il, ne peut aspirer à quelque chose. Parce qu’à un contre onze, on ne gagne rien. Alors même si, de différentes manières, certains joueurs se sont mis à l’écart des autres, le football est impossible seul. Aussi virtuose soit-on, aussi rapide, aussi agile… rien ne remplacera une équipe. Un joueur n’est qu’une composante, qu’un outil parmi tant d’autres dans une formation qui restera à jamais indivisible. Et tant mieux, parce que le collectif, c’est l’essence même du football.

La Une de l’Equipe après la victoire des Bleus en Coupe du Monde. Collectif.

Les médias, les trophées et les comportements des joueurs tend à individualiser le football. Cependant, on ne peut dire que le collectif se meurt, puisque le football évolue et ses acteurs avec. Pour le mot de la fin, je laisserai l’un des plus grands conclure à ma place. Non, le collectif n’est pas mort, parce que le football se jouera toujours à onze contre onze. Et Zidane est bien d’accord. « Les performances individuelles, ce n’est pas le plus important. On gagne et on perd en équipe. »