Dennis Bergkamp, un talent comme on n’en fait plus

« Dennis restera le meilleur coéquipier que j’ai jamais eu », voilà les mots de Thierry Henry concernant son ancien compère néerlandais du côté d’Arsenal. Quand on sait qu’Henry a côtoyé Messi et Ronaldinho, on comprend davantage le poids de ces mots. Dennis Bergkamp est une légende, mais l’ancien numéro 10 d’Arsenal l’est dans un profil qui se fait de plus en plus rare aujourd’hui. Retour sur la carrière de l’un des Néerlandais les plus élégants de l’histoire.

Les plus grands joueurs de notre sport doivent souvent leur gloire à une personne qui, très tôt, a cru en eux. Thierry Henry, pour le citer encore, peut dire merci à Arsène Wenger qui l’a repéré de son temps à Monaco. Un joueur comme Sergio Busquets doit son éclosion à Pep Guardiola qui a vu le potentiel énorme de l’un des plus grands numéro 6 de l’histoire, le faisant passer de l’équipe B à l’équipe A du FC Barcelone. Dennis Bergkamp a 17 ans lorsqu’un certain Johan Cruyff, rien que ça, le lance pour ses débuts avec l’Ajax Amsterdam, club pour lequel il évolue depuis l’âge de 11 ans. Hasard ou pas, cette saison 1986/1987 – où il connait donc ces débuts – est une année de titre européen pour les Rouge et Blanc, vainqueurs de la Coupe des vainqueurs de coupe (C2), 14 ans après leur dernier sacre en C1. C’est alors le début d’une belle histoire, pleine de titres, de buts et de distinctions personnelles. En 6 saisons avec l’Ajax, Bergkamp joue 239 matches pour 122 buts inscrits, inscrivant 25, 24 et 26 buts lors de ses trois dernières saisons de championnat et remportant deux fois le titre de meilleur buteur. Côté trophées, il remporte le championnat en 1990 après avoir terminé à 4 reprises dauphin du PSV Eindhoven. A ce titre de champion s’ajoutent une Coupe de l’UEFA (1992) et une Coupe de vainqueurs des coupes (1987). Numéro 8 sur le maillot, c’est bel et bien en tant buteur que Bergkamp a fait ses gammes à Amsterdam.

Louis Van Gaal et Dennis Bergkamp à l’Ajax en 1990 / Crédits photo : Panoramic

De l’éclosion à la déception

Après s’être révélé aux Pays-Bas, Bergkamp devient attractif pour d’autres clubs européens et des envies d’ailleurs font que son histoire avec l’Ajax se termine. L’Italie comme objectif, considérant la Serie A comme le meilleur championnat du monde, il s’engage avec l’Inter Milan après avoir hésité avec la Juventus. Les débuts de l’ancien joueur de l’Ajax sont contrastés. Il inscrit seulement 8 buts en 31 matches de championnat et le club termine 13e de sa ligue. La saison est cependant sauvée par une superbe campagne européenne. Les Nerazzurri remportent la Coupe de l’UEFA (aujourd’hui Ligue Europa), et Bergkamp termine meilleur buteur de la compétition (8 réalisations en 11 rencontres). On reste, toutefois, globalement loin des standards affichés à Amsterdam. L’année d’après, les séquelles d’une Coupe du monde 1994 éprouvante, tant physiquement que moralement, l’empêchent de retrouver un niveau digne de son statut. Avec le recrutement de Maurizio Ganz en 1995, Bergkamp est poussé vers la sortie et rejoint Arsenal.

Arsenal, le renouveau

Arsène Wenger n’est même pas encore manager d’Arsenal quand le Batave arrive du haut de ses 26 ans. Le seul joueur des invincibles de 2004 déjà présent à Londres à ce moment est l’éternel gunner Martin Keown. Comme en Italie, Bergkamp a d’abord du mal à s’adapter à un championnat qu’il ne connait pas du tout. En 1996, Arsène Wenger débarque à Londres avec son style et son accent venu d’ailleurs. Le coach alsacien arrive surtout avec des idées bien précises et un programme de remise en forme : de quoi rendre optimiste l’ancien milanais. Après une première saison sous les ordres de Bruce Rioch avec 11 buts à la clé, Bergkamp commence à se trouver des qualités de passeurs. Il réalise 13 passes décisives lors de sa première saison avec Arsène Wenger. A Arsenal, il changera de profil mais dans un style unique. Peu à peu, on passe d’un Dennis Bergkamp buteur à un maestro un peu moins présent dans la surface, mais dont l’élégance et le touché de balle font frissonner. Visualisez juste la chose : la classe et la technique d’un 10 mariées avec la finition d’un numéro 9. Comme on peut le voir avec un Lionel Messi aujourd’hui (à une échelle différente évidemment), Dennis Bergkamp a évolué en prenant de l’âge. Ce mélange s’avère rapidement efficace. En 1998, Arsenal est de retour sur le devant de la scène et fait le doublé coupe / championnat sept ans après son dernier titre. Sans contestation, le Néerlandais y est pour beaucoup. Il comptabilise 22 buts et 14 passes décisives toutes compétitions confondues et est désigné meilleur joueur de Premier League. En 2002, rebelote. Cependant, Marc Overmars et Emmanuel Petit ne sont plus là, contrairement à Thierry Henry et Sylvain Wiltord récemment arrivés au club. Bergkamp finit encore une fois en double-double avec 15 buts et 13 passes décisives cette saison, toujours dans ce rôle de créateur et de buteur. Lorsqu’Arsenal réussit l’exploit historique des Invincibles en 2003/2004, Bergkamp, âgé de 35 ans, est loin de réaliser la meilleure saison de sa carrière. Il dispute tout de même 29 rencontres, délivrant 7 passes pour 4 buts. En 2006, alors qu’Arsenal se hisse en finale de la Ligue des champions, Bergkamp a de moins en moins de temps de jeu. Contre Barcelone, au Stade de France, le Néerlandais vit la défaite en finale de C1 sur le banc, impuissant. Il inscrivait son dernier but avec les Gunners le 15 avril contre West Bromwich en championnat. Le 22 juillet 2006, un match de gala contre l’Ajax se joue en guise d’inauguration de l’Emirates Stadium en son honneur, un dernier au revoir pour l’un des principaux artisans du retour d’Arsenal au premier plan.

Bergkamp, Anelka, Wright et Vieira après le titre en 1998 / Crédits photo : Panoramic

La phobie de l’avion, frein à sa carrière

Paul Gascoigne avait peur du noir, David Beckham des grenouilles. Depuis la Coupe du monde 1994, Dennis Bergkamp a peur de prendre l’avion. Une peur qui a eu des conséquences sur le reste de sa carrière. Cette année 1994 aux Etats-Unis, une alerte à la bombe aurait rappelé, à celui qu’on appelle depuis le « Hollandais non-volant », le crash d’un avion ayant fait plusieurs morts surinamo-hollandais en 1989. Difficile pour un joueur de football professionnel de ne pas pouvoir prendre l’avion, notamment lorsque l’on joue dans un club de renom, habitué aux déplacements dans toute l’Europe. Car oui, après cela, Dennis Bergkamp ne prend que très rarement l’avion. Pour se rendre à l’étranger, il quitte ses coéquipiers jusqu’à deux jours avant la rencontre pour partir avec un moyen de transport plus rassurant, souvent en train. Dans les cas les plus lointains, il arrive qu’il ne soit pas du déplacement.

En 1995, au moment de signer pour Arsenal, il demande à insérer une clause dans son contrat stipulant qu’il ne pouvait être forcé de prendre l’avion. Une chance pour lui que l’Euro 2000 se déroule entre la Belgique et son pays natal, les Pays-Bas : pas besoin de s’envoler pour aller ou que ce soit. Si cela n’a jamais été confirmé par le joueur, sa retraite internationale à l’âge de 31 ans en 2000 serait due à la localisation de la Coupe du monde 2002 au Japon : une destination inatteignable par une autre voie que les airs. D’ailleurs, sans lui, les Oranjes ne parviennent pas à se qualifier pour la prestigieuse compétition. Un autre motif, plus compréhensible, pourrait expliquer la retraite internationale anticipée du Néerlandais : la malédiction des tirs au but. En 10 de carrière internationale, Bergkamp et les Pays-Bas ont été éliminés de l’Euro 1992 aux tirs au but (1/2 finale), même scénario pour la Coupe du monde 1998 (1/2 finale contre le Brésil) et l’Euro 2000 (1/2 finale contre l’Italie).

Deux buts dans la légende

Si Bergkamp n’a pas gagné de titres majeurs avec sa sélection, il a toutefois marqué son passage avec les Oranjes de son empreinte. Le 4 juillet 1998, soit huit jours avant le premier sacre de l’histoire de l’Equipe de France en Coupe du monde, les Pays-Bas affrontent l’Argentine au Stade Vélodrome, en 1/4 de finale. A la 88e minute, le score est de 1-1 après les buts de Kluivert et Claudio Lopez dans les 20 premières minutes. Ensuite rien, si ce n’est un poteau de la légende de la Fiorentina, Gabriel Batistuta, quelques minutes avant le bijou de Bergkamp. Aujourd’hui entraîneur de l’Atlanta United en MLS, Frank De Boer, alors joueur de l’Ajax d’Amsterdam, et ancien coéquipier de Bergkamp, s’avance tranquillement vers la ligne médiane. Au loin, il voit l’attaquant d’Arsenal prendre la profondeur dans le dos d’Ayala. Il le sert alors d’une sublime transversale. Derrière, c’est le talent qui parle. Le contrôle du Néerlandais est sublime, la pichenette pour éliminer le défenseur argentin est Zidanesque et la finition digne des plus grands. D’une demi-volée extérieur du pied droit, Bergkamp nettoie la lucarne et, en l’espace de quelques secondes, envoie les Pays-Bas en demi-finale. Jamais un Néerlandais n’a fait chavirer le Vélodrome ainsi, jusqu’à Boudewijn Zenden. Le commentateur Néerlandais a d’ailleurs prononcé « Dennis Bergkamp » plus de 11 fois en l’espace de 21 secondes. Ecoutez.

Comme si un tel but ne suffisait pas pour entrer dans l’histoire, 4 ans après, Bergkamp réitère, cette fois-ci avec Arsenal. Nous sommes le 2 mars 2002, Arsenal est en bonne position pour remporter la Premier League et doit s’imposer à Saint-James Park pour continuer sa route vers un deuxième titre sous l’ère Wenger. Après 13 minutes de jeu, Robert Pirès trouve le Batave à l’entrée de la surface. Et là, on ne réalise pas tout de suite.

Avec l’intérieur de son pied gauche, Bergkamp réalise un grand pont tout en pivotant autour de son défenseur, Nikos Dabizas, avant de récupérer la balle au physique et de parfaitement ajuster le gardien. Après des centaines de visionnages, il est toujours impossible d’expliquer ce geste. « J’aurais voulu que le ballon arrive dans mes pieds, mais il était un peu trop derrière moi. Ce que je voulais, c’était aller vers le but. Je me suis donc dit que j’allais enrouler le ballon derrière mon défenseur », a confessé le principal intéressé dans son autobiographie « Stillness & Speed ». Un choix payant visiblement. « Vous ne verrez pas beaucoup de buts comme ça dans votre vie. Vous êtes béni quand vous avez la chance de voir un tel but dans un stade », a commenté Arsène Wenger après la rencontre en question. Ce qui est marquant, c’est que lorsque nous visionnons la vidéo du but, le public ne semble pas réaliser la performance technique que vient de d’aboutir le numéro 10 d’Arsenal. Grâce à ce but et les 3 points, Arsenal continuera sur sa lancée jusqu’à faire le doublé Coupe-championnat.

Dennis Bergkamp n’a pas remporté la Coupe du monde ni la Ligue des champions. Cependant, il reste néanmoins une légende de notre sport car, malgré l’absence de ces deux trophées majeurs, il a marqué l’histoire d’Arsenal grâce à ces trois titres de champion mais aussi l’histoire de sa sélection avec un but qui reste encore aujourd’hui gravé dans la mémoire des supporters néerlandais. Outre ces buts, ce que l’on retiendra d’un joueur comme Bergkamp, c’est l’alliance de cette élégance, cette technique, cette finesse, à cette finition et ce sang-froid. Peu de numéro 10 peuvent se targuer d’avoir ce genre de qualité. Diego Forlan par exemple même s’il a toujours été porté davantage vers l’avant. Une chose est sûre, c’est que ce genre de profil se fait de plus en plus rare aujourd’hui. L’un des seuls vrais numéro 10 qui persiste encore aujourd’hui joue à Arsenal et se nomme Mezut Özil, mais il se heurte aux dures réalités du football moderne, qui semble ne pas laisser la place à des profils qu’avaient Riquelme, Zidane, ou Dennis Bergkamp.

Sources :

— Wikipédia
— France Football
— So Foot
— Le Soir
— Le Figaro