FC Séville – Real Betis Balompié, le derby le plus chaud d’Espagne ?

Ah, Séville. Séville et sa Semaine Sainte qui laisse place aux processions de Pâques, sa Feria d’avril qui baigne la ville dans un air de flamenco et de bonne humeur, ses 47 degrés à l’ombre en été, sa cathédrale gothique qui est la plus vaste du monde… la capitale de l’Andalousie et la quatrième ville d’Espagne a de quoi faire saliver les amateurs de voyage. Mais ce n’est pas tout. Real Betis Balompié – FC Séville, cela vous dit quelque chose ? On parle ici du derby le plus chaud d’Espagne, bien loin de l’ambiance mainstream du derby madrilène. Décryptage d’un match qui divise toute une ville en deux.

Des clubs centenaires

Les deux clubs qui s’affrontent pour la domination de la ville andalouse sont vieux de plus de cent ans, et leur rivalité date de presque aussi longtemps. Retournons 129 ans en arrière : nous sommes le 25 janvier 1890 lorsque deux frères, Carlos et Enrique Welton, décident, en compagnie d’autres jeunes d’origine anglaise, de créer un club de football. Le FC Séville et ses couleurs Blanquirrojos (rouge et blanc) sont nés, et quinze ans plus tard, ce qui était censé être sa ligne directrice aussi. Lors de la fondation officielle du club en 1905, le président Gallegos déclare : « Tous les hommes de n’importe quel niveau social, idées religieuses ou politiques pourront venir ici. » Une phrase qui fera polémique quelques années plus tard, dans les années 1910. En effet, pour lutter contre le club rival créé en 1907 par des étudiants de Polytechnique, le Sevilla Balompié, le FC Séville décide de durcir sa politique de recrutement… au point de refuser la signature d’un joueur à cause de son appartenance à la classe ouvrière. Le club implose et se sépare en deux : le FC Betis est créé par les personnes du club en désaccord avec cette décision douteuse. Ensuite, en 1914 le FC Betis fusionne avec l’éternelle rival, le Sevilla Balompié… pour donner naissance à l’actuel club des verdiblancos (vert et blanc), le Real Betis Balompié. Dès lors, la rivalité est née, datant de plus de cent ans et ne vieillissant pourtant pas à travers les âges.

Une ville coupée en deux

A Séville, lorsqu’il y a derby, pas le choix : un camp et des couleurs doivent être choisis. Verdiblancos ou Blanquirrojos ? Il faut prendre parti, la neutralité n’est pas acceptée. La rivalité est historique et unique, et la tradition doit être perpétuée : on supporte le même club que ses ancêtres. Cette rivalité est si profonde et si ancienne qu’elle divise littéralement la ville en deux, si bien que les couleurs de l’équipe adverses deviennent une phobie.

« Un jour, un dirigeant de Séville a pris par hasard un stylo vert et l’a reposé aussitôt sur la table en disant : « Je ne peux pas le prendre, parce qu’il est vert ». C’est à ce point », Julien Escudé, ancien défenseur du Séville FC, dans une interview à l’AFP.

Cela va si loin que même les tentes de la Féria d’avril sont rouges et vertes. Il en va de même pour les chaises que l’on trouve dans les tablaos de flamenco. Simple hasard ? Difficile d’y croire : il est très probable que les couleurs des deux clubs aient laissé une empreinte particulièrement profonde dans la ville, chamboulant même ses cultures les plus fortes.

La Féria d’avril et ses tentes aux couleurs des clubs de la ville / Crédit photo : Turespana

« Le sentiment de rivalité qui existe à Séville est différent : les semaines de match, la vie s’arrête à Séville, les gens laissent de côté le reste. » Dani Ceballos, ex-milieu de terrain du Betis, explique dans une interview que le derby de Séville n’est pas comparable à d’autres.

La ville et les clubs s’opposent principalement dans leur manière de penser le football. D’un côté, le FC Séville aime penser qu’il domine la majorité de la ville, notamment depuis la succession de trophées depuis 2006. A l’inverse, le Betis, lui, a fait de sa devise « Viva el Betis manque pierda » (vive le Betis même s’il perd), chant qui a pris tout son sens lors de la relégation du club en 2012. Un match de couleurs, de supporters, d’histoire et de joueurs, mais aussi de philosophie : ces clubs si proches géographiquement, avec seulement quatre kilomètres séparant leurs stades, sont paradoxalement opposés dans la quasi-totalité de leur manière de voir ce sport.

Une ambiance (trop ?) intense

Parfois, comme dans beaucoup d’autres derbys et de matchs entre clubs rivaux dans le football… la joie et la plaisanterie laissent leur place à la violence et la barbarie. Nous sommes le 28 février 2007 lorsqu’un supporter du Betis, dans un élan de folie, lance une bouteille en verre sur l’entraîneur de l’équipe adverse, en plein match de Coupe d’Espagne. L’entraîneur s’écroule sur le coup et est envoyé à l’hôpital. Le match est interrompu. Lorsqu’il est rejoué, à huis-clos, Séville se qualifie et remporte même la compétition. Plus récemment encore, il y a un an environ, en janvier 2018, de nouveaux évènements vinrent gâcher le début de la fête. La nuit avant la confrontation entre les deux clubs, des supporters des deux côtés se sont affrontés « dans un bar » puis « sur la voie publique » selon le porte-parole de la police de Séville. Vingt-quatre arrestations ont eu lieu et un homme s’est (légèrement) fait blesser par un autre, armé d’un couteau.

« Lors du derby, le reste du monde disparaît. C’est le match le plus important de l’année, irrationnel, passionnel, où n’influent ni le classement, ni les pronostics, ni la forme des deux équipes équipes. Tout peut arriver. » Augusto Lahore, ancien président du FC Séville.

Le stade du Bétis avant un derby, février 2017 / Crédit photo : Cristina Quicler, AFP

Cependant, il ne faut pas oublier la vraie dimension de ce match, celle qui intéresse moins les amateurs de polémiques : la passion. Si les violences continuent, elles sont bien moins fortes que dans les années 2000, lorsque les ultras se faisaient la guerre et tombaient dans des bagarres extrêmement violentes pour défendre leurs couleurs. Aujourd’hui, l’ambiance irrespirable, le bruit assourdissant, les couleurs et les peintures exhibées partout dans la ville et dans le stade sont toujours présents… mais c’est une rivalité plus saine qui oppose les Sevillistas et les Béticos, du football pur et dur. Real Betis – FC Séville, c’est un match bien différent des autres. Un match plus important, plus passionnant, plus passionné. Les tifos brandis par les supporters sont sublimes, les chants sont hurlés jusqu’à ce que les cordes vocales éclatent… un derby à Séville, c’est le match important dans lequel il faut tout donner, joueurs comme supporters. Les jours qui précèdent le derby, la tension est à son comble et les bars, les maisons et les habitants affichent haut et fort leurs couleurs pour préparer le choc. La plupart du temps, cette rivalité est saine et donne tout au plus au monde quelques anecdotes humoristiques à se mettre sous la dent.

Le derby sévillan en chiffres

Comme tous les derbys, les chiffres et l’histoire sont pris en compte par les supporters : qui a gagné le plus de confrontations ? Qui a gagné le plus de titres ? Sur un total de 143 confrontations, le FC Séville l’a emporté 72 fois, contre seulement 40 pour le Betis et 31 matchs nuls. Avantage Séville. Quant au palmarès, voyez par vous-mêmes. Avantage Séville une nouvelle fois.

Si l’histoire se résumait aux chiffres cependant… elle n’en serait que très fade. Le derby sévillan est différent des autres : la ville ne peut pas rester neutre pendant ce match qui a traversé les époques sans jamais vieillir. Vert et blanc ou rouge et blanc, il faut choisir son camp dans la ville aux 700 000 habitants.