Le Brésil 1970 : la meilleure équipe de l’Histoire ?

Après la désillusion, l’espoir. C’est ce que laisse entrevoir le retour de Zizou sur le banc Meringue. L’espoir de retrouver le beau jeu et les trophées, la Coupe aux grandes oreilles, à peine quittée mais déjà regrettée. L’espoir de revenir au sommet, de redevenir le meilleur club au monde. Seuls deux clubs peuvent prétendre au titre de meilleure équipe de la dernière décennie: ce Real Madrid de Zidane et le Barça de Guardiola dont le Tiki-Taka continue d’hanter les esprits. Mais ces deux équipes peuvent-elles prétendre à la distinction suprême, celle de meilleure équipe de l’histoire ? Evidemment. Cependant, elles ne sont pas les seules. Parmi les prétendants, on peut nommer le Real Madrid des années 1950, l’Ajax de Cruyff, le Napoli de Maradona… et le Brésil de 1970, mené par le Roi Pelé.

Quoi de mieux qu’une Coupe du monde pour relancer la sélection la plus titrée de l’histoire ? Après deux victoires consécutives en 1958 et 1962, les Brésiliens restent sur un échec cuisant en Angleterre en 1966, éliminés dès le premier tour. L’analyse médiatique est la suivante: des qualités techniques indéniables mais trop peu de qualités physiques, à l’inverse des Européens plus forts et plus endurants mais loin du « joga bonito ». Plus qu’un simple trophée, la victoire de l’Angleterre à Wembley est un symbole : elle marque l’entrée dans une nouvelle ère du football dans laquelle le travail et le talent doivent coexister. Les Brésiliens l’ont bien compris, et la préparation d’une équipe n’a jamais été aussi intense que celle de la Seleção avant la Coupe du monde 1970, jouée au Mexique.

La préparation

Le sélectionneur des Auriverdes, Mario Zagallo, rassemble ses joueurs 4 mois avant le début de la compétition. Du jamais vu. Les 22 acteurs vivent ensemble de Février à Juin, le temps pour les joueurs de développer des automatismes et de créer une véritable cohésion de groupe. Pour combler les lacunes physiques de son équipe, Zagallo adopte un programme rigoureux : des séances d’entrainement sont organisées à haute altitude, le rythme de vie du groupe est calqué sur les heures mexicaines. De manière plus générale, il met à l’épreuve les capacités physiques de ses joueurs, par exemple en instaurant le test de Cooper, habituellement destiné aux astronautes de la NASA. Le capitaine Carlos Alberto dit à ce sujet : « Nous n’avons pas pris de risques avec la préparation. Bien que le Brésil soit un pays pauvre, notre médecine du sport a toujours été excellente. Chaque joueur est arrivé au Mexique à son pic physique absolu. » Les résultats de cette préparation sont rapidement visibles : les matchs se jouent à midi pour être diffusés en Europe, et la chaleur accablante de cette heure paraît affaiblir les sélections au fur et à mesure, à l’exception de la Seleção, qui semble épargnée. En plus de sa préparation physique, l’effectif même du Brésil impressionne. Dès la convocation des joueurs aux tours préliminaires se pose une question : qui de Tostão, Jaïrzinho, Gérson, Rivellino et de Pelé sera le meneur de jeu du Brésil ? Le choix de Zagallo étonne : les cinq numéro 10 seront titulaires. Il se justifie ainsi : « Je me fiche qu’ils aient le même profil, ils sont des génies. Ils sauront quoi faire. Cette équipe a besoin de grands joueurs, de joueurs intelligents. Partons là-dessus et voyons où cela nous mène. » Cette réponse suscite un nouveau débat, rapidement clos tant les talents parlent. La « Belle équipe », comme l’appelle Pelé, remporte ses six matchs de qualification et inscrit 42 buts dont 10 de Tostão. Le Brésil apparaît dès lors comme le favori de la Coupe du monde.

Le parcours

Au tirage au sort, le Brésil tombe dans le groupe 3 avec la Roumanie, la Tchécoslovaquie et l’Angleterre. Les Auriverdes doivent d’abord gagner contre la Tchécoslovaquie, déjà battue en finale en 1962. Les européens ouvrent le score dès la 11ème minute avant que Rivelino égalise d’un coup-franc tout en puissance. Le spectacle Pelé commence à l’heure de jeu : il marque d’abord son premier but du Mondial et devient le deuxième joueur à marquer dans quatre coupes du monde différentes ; puis il est proche d’inscrire un deuxième but d’anthologie, à 50m du but adverse. C’est finalement Jaïrzinho qui crucifie la Tchécoslovaquie grâce à un sublime doublé, et la Seleção est en route pour Guadalajara, où elle affrontera l’Angleterre. Comme un air de revanche. On ne se souviendra ni du but de Jaïrzinho ni de la victoire du Brésil mais bien de « la parade du siècle » de Gordon Banks face à Pelé, qui confiera à ce sujet ces quelques mots historiques « j’ai marqué un but, mais le gardien l’a arrêté. » Le Brésil est pratiquement sûr d’atteindre les quarts et Pelé et Jaïrzinho assurent la première place contre la Roumanie (3-2).

« L’arrêt du siècle » de Gordon Banks face à Pelé. / Crédits photo: FIFA

En quarts de finale, les hommes de Zagallo disposent de leurs voisins Péruviens (4-2) dans un match où les qualités collectives et individuelles font déjà trembler les doubles champions du monde Uruguayens, prochains adversaires des Auriverdes. Cette demi-finale est à rapprocher du match contre la Tchécoslovaquie. D’abord, pour le score et les buteurs : le Brésil gagne 3-1 après avoir été mené et Jaïrzinho et Rivelino plantent encore. Ensuite, pour la beauté des buts : Clodoaldo reprend un ballon sublime de Tostão à la 44ème pour ouvrir le score, puis 22 minutes plus tard Jaïrzinho fait le « box to box » en 11 secondes pour marquer le deuxième but du Brésil. Enfin, à la toute fin du match, c’est le tir tout en puissance de Rivelino qui trompe une dernière fois le gardien péruvien. Mais s’il y a bien un point commun entre ces deux matchs, c’est les deux « presque-buts » de Pelé qui ont marqué l’histoire. Il s’agit cette fois d’une feinte lumineuse, d’un grand pont réalisé sur le gardien uruguayen sans même toucher le ballon. Cette action fit trembler les 50000 spectateurs présents au stade mais malheureusement pas les filets uruguayens. L’objectif est quand même atteint : le Brésil arrive en finale, la troisième fois en vingt ans.

« La feinte du siècle » de Pelé.

Face à l’impressionnante Seleção se dresse une Italie en demi-teinte. Elle aussi sortie avant les quarts de finale quatre ans plus tôt, la Squadra azzurra adopte un système ultra-défensif et déçoit en phase de poule. En effet, elle finit en tête de son groupe avec un seul but marqué, mais brille lors les matchs à élimination directe : elle dispose largement du Mexique (4-1) avant de jouer une demi-finale historique contre la RFA, « le match du siècle », gagné 4-3 après prolongations. La Seleção et la Squadra, malgré son style déplaisant, signent ainsi leur retour au sommet du football mondial, et comptent sur cette finale pour mettre fin aux traumatismes d’Angleterre et pour marquer l’histoire en devenant la première équipe triple championne du monde. La détermination des deux équipes se fait rapidement ressentir, autant que leur différence de niveau. Les Italiens sont vite dépassés par l’armada brésilienne : d’un coup de crâne puissant, c’est encore Pelé qui fait trembler les filets dès la 18ème minute. Mais voilà, inoffensive jusqu’à la 38ème minute, la Squadra profite de deux erreurs défensives pour revenir au score. Le match se referme et la stratégie des Italiens est claire : ne pas prendre de but et attendre que le Brésil commette une nouvelle erreur pour planter. Si les Italiens repartent sans la coupe, ils ont au moins appris que, même avec 11 joueurs dans la surface, une défense ne peut pas arrêter ce Brésil. D’un exploit individuel à l’heure de jeu, c’est d’abord Gérson qui le leur fait comprendre avant d’être suivi par Jaïrzinho qui devient « Monsieur un but par match ». Comme un symbole, le dernier but du mondial est un chef d’œuvre signé Carlos Alberto, le capitaine de la Seleção. Score final : 4-1. Les Brésiliens récupèrent ainsi le Graal qui leur a été volé quatre ans plus tôt. Plus qu’une équipe, ce trophée Jules Rimet récompense une génération dorée et couronne particulièrement O Rei, qui remporte le troisième Mondial de sa carrière.

Pelé dans les bras de Jaïrzinho. / Crédits photo: Getty

Alors, revenons à notre question : le Brésil 1970 est-il la meilleure équipe de l’histoire ? En termes de qualité de jeu, la réponse est non. Le jeu des équipes n’a cessé de s’améliorer, et il est à peu près certain que ce Brésil perdrait contre le Barça de Guardiola. Cependant, par « meilleure équipe de l’histoire », on peut entendre « l’équipe qui a le plus dominé son époque, qui aurait pu battre n’importe quelle équipe de son temps ». Et pour cela, le Brésil 1970 l’est peut-être. Les Auriverdes ont dominé tous les débats : ils ont marqué 19 buts en phase finale et n’ont perdu aucun match pendant les qualifications ou au Mondial ; ils ont battu les tenants du titre anglais et terrassé les doubles champions du monde uruguayens et italiens. Alors oui, la Seleção a prouvé qu’elle pouvait battre n’importe qui et oui, elle peut prétendre au titre de meilleure équipe de l’histoire.