Pierluigi Collina, le justicier au sifflet d’or

Pierluigi Collina était l’arbitre parfait. Alliant une autorité absolue à une connaissance approfondie du jeu, l’Italien s’est imposé dans les mémoires des fans à travers le monde. Il a officié durant les plus grands matchs et mérité le respect des joueurs mais aussi des supporters. Elu meilleur arbitre de l’Histoire en 2010 par la fédération internationale de l’Histoire et des statistiques du football, ce personnage doté d’un charisme unique a marqué le football d’une empreinte indélébile. Pierluigi Collina est le seul arbitre à avoir été élevé au rang de célébrité, au même titre que les joueurs qu’il côtoyait au quotidien. Retour sur la carrière d’un juge pas comme les autres.

Né le13 février 1960, Pierluigi Collina suit une formation d’arbitrage à l’âge de 17 ans, alors que, malgré sa grande taille, il ne semble pas destiné à devenir joueur professionnel. Ce stage est une véritable révélation ! Sept ans plus tard, il arbitre au plus haut niveau amateur d’Italie quand il est atteint d’une alopécie qui lui fait perdre la totalité de sa pilosité en seulement dix jours. Cette caractéristique, accompagnée de son regard assassin, a grandement contribué à sa renommée. Pourtant, les instances de la ligue italienne ont d’abord cessé de lui confier des matchs pendant trois mois, par crainte de heurter la sensibilité des spectateurs. Sa carrière aurait pu s’arrêter là. Il a fallu qu’il se batte et il obtient finalement gain de cause à la suite d’un essai concluant. Cette injustice vaincue, l’arbitre italien gravit les échelons à une vitesse remarquable. Après un bref passage de trois ans en divisions professionnelles inférieures, Collina découvre la Serie A qu’il fréquentera pendant quatorze années, jusqu’en 2005. Ses capacités à arbitrer un match ne seront plus jamais mises en doute, bien au contraire.

Le style unique de Collina est resté gravé dans l’esprit des fans à travers le monde. / Crédits photo : Calciopoli

Une main de fer et des yeux d’acier

Collina dégage une autorité naturelle, il sait comment canaliser des joueurs qui subissent à la fois la pression du résultat et d’un stade tout entier. Il sait se montrer dur quand il le faut, quitte à bousculer physiquement les acteurs un peu trop véhéments à son goût. Le service militaire qu’il a passé en parallèle de sa carrière d’arbitre y est sans doute pour quelque chose. Il est aussi aidé par son physique intimidant. Son mètre 84, ses yeux globuleux et son grand crâne rasé ont suffi à en calmer plus d’un ! Ses caractéristiques lui ont valu de se faire surnommer « Kojak » par ses pairs.

Tomas Repka doit encore en trembler. Durant l’Euro 2000, le défenseur croate récolte un carton jaune sanctionnant une faute sur Edgar Davids. Les deux joueurs s’invectivent violemment, l’homme en noir est obligé d’intervenir. Quelques mots suffisent à calmer le Hollandais mais son adversaire ne décolère pas. Collina le pousse à deux reprises puis lui hurle littéralement à la figure. Seuls les protagonistes connaissent exactement la teneur de ses propos, mais, vu la réaction de Repka, l’arbitre s’est très bien fait comprendre !

Repka se fait remonter les bretelles. / Crédits photo : IDNES.cz

Le 11 octobre 2003, l’Italien donne un nouvel exemple de sa maîtrise des évènements. Une bagarre générale éclate à la mi-temps d’un match rugueux opposant la Turquie à l’Angleterre. Collina est aux commandes de la rencontre et a plus d’un tour dans son sac. Il convoque Alpay Ozolan et David Beckham à son vestiaire pour calmer les protagonistes de la rixe. La deuxième période s’est déroulée dans un état d’esprit beaucoup plus serein, les joueurs ayant visiblement passé le message à leurs coéquipiers. Quand il s’agissait d’asseoir son autorité, « Kojak » était inébranlable. Son physique inhabituel n’explique pas tout ! Aucun détail ne lui échappait, sa rigueur a même impressionné certains de ses collègues.

Une minutie au service du jeu

Juge sur le terrain, Collina obtient un diplôme d’économie à Bologne, en 1984. Il applique autant de rigueur dans son rôle de conseiller financier que dans sa préparation de match. Graham Poll, arbitre anglais, a été subjugué par l’attention portée aux détails par son homologue. Alors qu’ils préparent un match, Collina lui présente les deux équipes sur un tableau comme un professeur. Avec ses assistants, il décortique les habitudes des différents joueurs et prédis même les changements qui seront opérés par les entraîneurs, selon le scénario du match ! Sa compréhension et ses connaissances approfondies du football lui permettent d’anticiper des incidents et d’agir en amont pour les éviter.

Graham Poll et Pierluigi Collina avant le match Turquie-Japon à la Coupe du Monde 2002. / Crédits photo : Getty Images

L’Italien est aussi vif d’esprit ! En 1997, Collina arbitre un derby du sud de l’Italie opposant Foggia et Bari. La première période se passe sans encombre mais lorsque les deux équipes changent de camp, le gardien de Bari est la cible de jets de projectiles, les supporters les plus virulents de Foggia étant massés derrière son but. l’arbitre ordonne aux joueurs d’échanger à nouveau de camp pour que la partie puisse reprendre. Grâce à sa décision pour le moins originale, le match a pu aller à son terme, les deux équipes ayant attaqué dans la même direction durant la quasi-totalité de la rencontre.

Un gentleman incorruptible

Le respect entre l’arbitre et les joueurs est mutuel. Lors de l’affrontement mythique de la finale de la Ligue Des Champions 1999 entre le Bayern Munich et Manchester United, le comportement de Collina est symptomatique de cette relation. Alors que Solskjaer vient de les crucifier d’un but au bout du temps additionnel, les Allemands sont affalés dans la surface de réparation, les jambes coupées par la déception. Face à leur détresse, Collina s’approche d’eux et, à l’aide de quelques mots et de tapes amicales, les encourage à se ressaisir et à tenter une dernière offensive. (à voir sur la vidéo ci-dessous à 2:36) L’arbitre avouera que ce match, remporté par les Mancuniens sur le score de deux buts à un, l’a particulièrement ému. Il comparera la réaction du public au but de Solskjaer au « rugissement d’un lion ». On se rappelle aussi sa réaction en croisant Fabien Barthez après l’avoir exclu pour avoir fauché Mista dans sa surface en finale de la Coupe de l’UEFA. Collina savait qu’il avait tué le match en appliquant la double peine ( penalty et carton rouge ) mais sa moue était une manière de s’excuser envers le portier tout en lui faisant comprendre qu’il ne faisait que suivre le règlement, règlement qui a désormais évolué.

Luciano Moggi, directeur général de la Juventus de 1994 à 2006, est critique envers l’arbitre. Il déclare que Collina est « trop objectif », ce qui, pour un juge, ressemble finalement plus à une qualité qu’à un défaut ! Impliqué dans le scandale de matchs truqués mieux connu sous le nom de « Calciopoli », le sulfureux dirigeant n’a jamais eu sa langue dans sa poche. Globalement, Collina conserve pourtant l’image d’un professionnel qui a réussi une longue carrière sans erreur majeure, fait rare pour un juge ayant officié pendant 17 ans au plus haut niveau. Comme tout arbitre il a évidemment essuyé des critiques, le plus souvent provenant de supporters déçus par le résultat de leur équipe de cœur. Toujours droit dans ses crampons, Collina déclare sagement : « Le football n’est pas un jeu parfait. Je ne comprends pas que les gens veuillent que l’arbitre le soit. »

Un arbitre sous le feu des projecteurs

De 1998 à 2003, l’Italien est élu meilleur arbitre du monde tous les ans. Fort de son statut, il est le chef d’orchestre de certaines des plus grandes confrontations de l’époque. Après avoir dirigé la finale de la Ligue Des Champions 1999 et avant de briser les espoirs marseillais en finale de la Coupe de l’UEFA 2004, l’apogée de sa carrière est bien cette finale de la Coupe du Monde 2002. A Yokohama, le Brésil de Ronaldo s’impose grâce à un doublé de son attaquant vedette face au capitaine allemand : Oliver Kahn. Malgré sa déception, le gardien mythique concède : « Collina est sans doute le meilleur arbitre du monde, mais nous avons perdu avec lui ce soir. » Reconnu par tous comme un excellent arbitre, il a réussi à être adulé au même titre que les joueurs qui l’entouraient. Il a même posé pour la jaquette d’un fameux jeu vidéo, exercice exclusivement réservé aux joueurs les plus « bankables », à cette exception près.

Devenu une icône grâce à son charisme et à ses performances, c’est une affaire de sponsor qui le poussera à mettre un terme à sa carrière. Ayant signé un contrat avec la même marque qui s’affiche sur le maillot du Milan AC, il préfère raccrocher les crampons face aux suspicions de conflit d’intérêt en août 2005. Son expertise est aujourd’hui mise au service de la Commission des Arbitres de la FIFA dont il est le président. Il est aussi régulièrement apparu lors de matchs de gala aux côtés de grands noms du football.

Collina, Zidane et Ronaldo lors d’un match de gala contre la pauvreté, en 2005. /Crédits photo: Getty Images

Pierluigi Collina est un formidable ambassadeur du football mais aussi du sport dans sa globalité. Il incarne la justice, le fair-play et l’intégrité, valeurs chères aux sportifs. Il reste un exemple à suivre pour les arbitres actuels ou en devenir. Aujourd’hui, les hommes en noir sont très critiqués, peu aidés, il faut le dire, par une technologie qui divise. Un personnage de la trempe de Collina ferait un bien fou à l’image des arbitres. Alors ? Qui pour succéder à « Kojak » ? Les paris sont lancés.