La démocratie corinthiane, quand la politique s’invite au stade

Quand des injustices ont lieu dans un pays, le monde du football se retrouve souvent comme un des premiers contestataires. La preuve est récente en Algérie avec ces chants contre le gouvernement qui ont résonné dans tous les stades, entonnés ensuite par les manifestants dans les rues. Lorsque le Brésil vivait sous la dictature, le club du Corinthians a choisi de mettre en place une démocratie totale et de lutter, à son échelle, contre le régime militaire. Retour sur cette courte histoire ayant eu un impact conséquent dans la vie politique de tout un pays. 

Une autogestion inédite 

Un pays d’Amérique du Sud n’ayant pas connu de dictature pendant la guerre froide est une sacrée exception. Le Brésil n’en est pas pas une. Le 31 Mars 1964 est une date noire pour les habitants du pays. Un coup d’état mené par le maréchal Castelo Branco prend place ce jour et plonge le pays dans de terribles années de violences. Le pays entier, ainsi que le sport, était gangrené par cette dictature militaire. Toutefois, un club de football va donner de l’espoir à tout un peuple en révolutionnant la manière de concevoir le management d’une équipe sportive. En 1981, Adilson Monteiro Alves prend la direction de l’équipe localisée à São Paulo, le SC Corinthians. Sociologue fermement opposé à la junte politique du Brésil, il sait qu’il ne pourra imposer ses idées à son pays tout entier, mais espère le faire à son échelle, celle de son club. Avec certains tauliers, il met en place une démocratie au sein de l’institution corinthiane. Pour l’instaurer, il s’appuie notamment sur Walter Casagrande, Wladimir, joueur le plus capé de l’histoire du club et bien entendu Socrates. Ce dernier porte son nom de philosophe à la perfection. Grand frère de Raí, légende du PSG, on le surnommait « le docteur », lui qui était titulaire d’un doctorat de médecine. Il deviendra le porte-drapeau de cette équipe, tant par le biais de son engagement politique mais aussi de ses performances sur le terrain. 

Socrates, figure éternelle du SC Corinthians / Crédits photo : Daily Mail

Toutes les décisions prises au sein du club vont l’être par les joueurs. Le débat est un point essentiel de la philosophie du club. L’entraineur ? Choisit par les joueurs. Le style de jeu ? Choisit par les joueurs. Les salaires ? Vous l’aurez deviné. Autre révolution, la fin des mises au vert systématiques avant chaque match. Celles-ci étaient obligatoires à l’époque et ce sont les Timão – surnom des Corinthians – qui y mettront fin les premiers. Adilson Monteiro Alves avait réussi son pari : il est parvenu à imposer ses idées à toute son équipe, la rendant unique en son genre. L’histoire nous a déjà appris que, bien appliquée, la démocratie s’avérait être un vrai succès. Les paulistas ne dérogeront pas à la règle. 

La démocratie gagnante 

Les joueurs se sont accordés sur les mêmes principes tactiques : un jeu offensif et spectaculaire. Comme une réponse au régime autoritaire et liberticide, ils voulaient apporter de la joie chez les supporters. Une phrase prononcée par ce fameux philosophe, et accessoirement grand joueur de football, qu’est Socrates résume parfaitement l’esprit de l’équipe : « La beauté vient en premier. La victoire en second. L’important c’est la joie. » L’équipe bénéficiera des louanges unanimes des observateurs tant leur football était raffiné. Le défunt Eduardo Galeano, grand auteur uruguayen, loua le jeu du club brésilien dans les colonnes du Monde Diplomatique : « Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades. » Mais au-delà de proposer un football attractif, les paulistas ont su remporter des matchs. Vainqueurs du championnat de São Paulo en 1982 et 1983, ceux-ci ne sont pas que des « beaux perdants » comme beaucoup d’équipes au jeu attrayant ont pu l’être. 

Champions de la démocratie, mais aussi de l’Etat de São Paulo / Crédits photo : Imortais Do Futebol

Mais ces victoires sportives sortent en réalité du simple cadre sportif car par cette initiative, ils ont prouvé à un pays entier que la démocratie fonctionne, et que celle-ci se fait au profit des initiateurs. C’est bien là leur plus grande réussite.

Un étendard de la lutte contre le régime 

L’épopée de cette équipe ultra politisée restera dans les mémoires comme une des figures les plus active dans la lutte pour la liberté et pour la démocratie brésilienne. Plus que les matchs remportés par l’équipe, ce sont plutôt les actions réalisées devant une large audience qui aideront la cause. Alors que les sponsors maillots deviennent légions dans le football, les joueurs eux préféreront faire figurer « Democracia Corinthiana » dans leur dos. En 1983, alors qu’ils disputent la finale du championnat de l’état, les joueurs entrent sur la pelouse avec une banderole sur laquelle on pouvait lire « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Le club mêlait passion et médiatisation pour le bien de tout un peuple. Au final, la manière était toujours plus importante que la finalité, rejoignant les propos de Socrates concernant le style de jeu. Justement « le docteur » était peut-être le plus engagé de l’équipe. En 1982, il est le capitaine de la Seleção pour disputer le mondial, bénéficiant alors de la visibilité la plus importante possible, dans un pays où l’on respire football. Pour exprimer sa contestation, il célébra tous ses buts avec le bras droit levé, le poing serré. 

« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie » / Crédits photo : BBC

Les Corinthians ont aidé à diffuser la démocratie dans leur pays où le régime militaire a pris fin en 1985 quand un président sera enfin élu. Mais paradoxalement, l’aura du club commençait à s’essouffler, surtout depuis que Socrates était parti en 1984 en Italie pour jouer sous les couleurs de la Fiorentina. Il aurait pu rester sous les couleurs des Timão, avec pour seule condition qu’un amendement prônant l’éléction du président de la République au suffrage universel direct soit voté. Déçu par la lâcheté des politiciens, « le docteur » respectera son accord avec la Viola.

Cette équipe restera à jamais dans la mémoire des brésiliens qui se sont battus pour leur liberté, mais aussi dans celle de tous fans de foot. Si un club en autogestion peut fonctionner dans un environnement dictatorial, alors tout acte de résistance politique peut commencer à la plus petite échelle contre la répression. Les Corinthians ne constituaient qu’un club de football, mais ils ont tout de même permis de faire évoluer les consciences à leur échelle et sûrement de modifier le court de l’histoire brésilienne.