[INTERVIEW] Mathieu Faure : « Le joueur sous-coté par excellence, c’est Riquelme »

Ayant pour habitude de vous faire vivre ou revivre les plus grands moments de l’histoire du football, Le Corner a récemment eu la chance de pouvoir interviewer Mathieu Faure, journaliste chez Nice Matin et So Foot. Grâce à sa disponibilité, nous avons pu le bombarder de questions et lui demander son avis sur le football et sa riche et merveilleuse histoire. Interview. 

Qu’est ce qui vous a fait découvrir le football ? Est-ce qu’il y a un joueur en particulier qui ressort ?

Un joueur en particulier c’est difficile parce que j’ai découvert le foot surtout grâce à la Coupe du Monde 1990. J’avais huit ans, je me souviens d’images marquantes comme Roger Milla qui danse après son but contre la Colombie, des larmes de Maradona à Naples contre l’Italie parce qu’il les affrontait en demi-finales et a été sifflé dans son stade, je me souviens de Lothar Matthäus… Mes premiers souvenirs sont ceux-là, mais il n’y a pas vraiment de joueur qui m’a marqué plus que les autres à ce moment. Cette Coupe du Monde m’a marqué parce que j’étais chez mes grands-parents et que j’ai regardé pas mal de matchs sans vraiment comprendre ce qui se passait, mais j’avais mon album panini où je collais mes images. Je me souviens aussi de la dégaine de certains mecs, le gardien de but des Etats-Unis, de Burruchaga parce qu’il jouait à Nantes ou à Valenciennes à l’époque, ça m’avait marqué qu’un joueur argentin joue en France. J’ai des souvenirs un peu vagues du mondial, surtout que ce n’était pas une Coupe du Monde très belle. Avec le recul on se dit qu’elle était vraiment moche, et paradoxalement c’est ça qui m’a fait aimer et regarder le foot de manière régulière.

Ensuite, en tant que fan du PSG, il y a le PSG – Real de 1993, parce qu’à l’époque je n’avais pas Canal+ mais les matchs de Coupe d’Europe passaient sur TF1 je crois. Je me souviens bizarrement du match aller que j’avais pu regarder un mardi, je dormais chez mes grands-parents et on avait regardé le match à la maison, le PSG avait perdu 3-1. Je me souviens de l’expulsion d’Alain Roche et du penalty. J’étais dégoûté parce que je venais de Paris donc je me suis naturellement tourné vers le PSG, mon grand-père m’a dit que c’était comme ça à la maison. C’est le match aller qui m’a fait tomber amoureux de cette équipe, parce que même s’ils ont perdu je me suis dit qu’ils étaient vaillants, qu’ils étaient beaux et qu’ils allaient faire un truc au match retour. Je l’ai écouté à la radio, et effectivement c’était fabuleux.

Sinon, s’il faut sortir un joueur du lot c’est sûrement David Ginola, parce qu’à l’époque justement il marque son but contre le Real, et moi qui était fan d’Olive et Tom, je trouvais qu’il avait une gueule à être dedans. C’est l’un des premiers joueurs dont j’ai eu le poster dans ma chambre, que tous les gamins de mon âge avaient, et c’était une grande gueule, il avait un côté un peu mal-aimé, et à l’inverse c’est vraiment le premier joueur que j’ai aimé. Quand j’avais mon maillot de 1994 je me voyais en bas de chez moi et j’avais la sensation d’être lui, c’était mon idole.

Est-ce qu’il y a un match de Coupe du Monde en particulier qui vous a vraiment marqué, sur toutes les éditions que vous avez pu regarder ?

Je dirais le Brésil – Pays-Bas de 1994 avec le 3-2 et un but exceptionnel de Romario. J’aimais beaucoup le Brésil parce que Raï y jouait, même s’il n’a pas été convoqué à ce mondial. C’était un peu l’équipe du football, j’aimais bien cette équipe et ce match était fabuleux. Sinon, j’ai toujours eu un petit faible pour les Pays-Bas donc l’autre match qui m’a énormément marqué c’est le Pays-Bas – Argentine de 1998 à Marseille, avec le but exceptionnel de Bergkamp sur l’ouverture de De Boer où il fait crochet intérieur puis extérieur pied droit. C’était un match dingue. J’aime bien ce côté « loser magnifique » des Pays-Bas, ils ont eu beaucoup de générations extraordinaires mais ça ne gagne jamais rien. Ces matchs m’ont marqué parce qu’il y avait de beaux buts et des équipes que j’aime bien, alors que je n’ai pas de souvenirs d’une belle finale avec de beaux buts et du beau jeu comme ça. La Coupe du Monde 1998 par exemple il y a eu pleins de matchs de fou : Danemark – Nigéria, Brésil – Chili, et finalement il n’y a que l’Equipe de France qui a fait des matchs dégueulasses à cette Coupe du Monde, alors que souvent les matchs avec des équipes sudaméricaines dans les phases finales sont assez fous.

Même question, mais avec la Ligue des Champions ? S’il y avait un match à ressortir ? 

Par rapport au PSG il y a le PSG – Barcelone de 1995. C’est un match incroyable où on tape cinq ou six fois les montants, et puis on sort le Barça de Cruyff et Stoichkov qui a fait finale l’année d’avant. Le match aller était hyper difficile mais beau à voir, et puis le match retour est fou : tu dois gagner 5-1 ou 6-1 parce que tu les domines à tous les niveaux, mais tu as un manque de réussite et tu prends un vieux but de Bakero, tu te retrouves éliminé, puis finalement Raï égalise et il y a cette frappe à ras de terre long du poteau de Vincent Guérin qui nous sauve. C’est l’un des plus beaux matchs de l’histoire du club parce que t’élimines pour la troisième année de suite un grand d’Europe. Sinon, dans l’histoire de la Ligue des Champions, j’ai souvenir d’un Lazio – Valence en 2000, la Lazio est favorite et ils se font massacrer 5-2 par une équipe complètement folle qui va en finale, personne ne s’y attendait, c’était un rouleau compresseur. Je l’avais regardé avec des potes au ski, ça allait dans tous les sens, ça partait de partout c’était vraiment la folie.

Nesta, Crespo, Nedved, Verón et les joueurs composant la dream team laziale en 2000. / Crédits photos : Getty images

Et par rapport au PSG, quel est votre meilleur souvenir ? Que ce soit un match ou la signature d’un joueur, un titre…

C’est le Lyon – PSG de 2013 avec le but de Jérémy Ménez qui donne le titre. Le titre de 1994 j’étais vraiment petit, j’avais onze ans, je m’en souviens mais je n’avais pas vibré comme ça. Être champion de France, pour moi il n’y avait pas plus beau. J’ai été abonné dix ans au Parc des Princes, j’ai vu Lyon et Lille être champions devant moi… Être champion de France ça me paraissait fabuleux, c’était une sensation que je ne connaissais pas vraiment. J’étais adulte, j’avais 30 ans, j’étais devant ma télé et franchement je crois que je n’ai jamais été aussi en stress de toute ma vie. Je me mariais trois ou quatre semaine après mais j’étais plus stressé par ce titre que par ça. Je me souviens que ma femme m’avait filmé, j’étais sur le canapé avec mon sweat à capuche, j’avais mis la capuche et les dix dernières minutes je me bouffais les doigts et les ongles, j’étais excité comme un enfant ! J’étais tellement heureux que j’avais envie de prendre ma bagnole et de faire tous les kilomètres qui séparent Nice de Paris pour aller sur les Champs et défiler avec mes potes. Franchement on a été à l’autre bout de la France, on est allé prendre des 5-1 à Sedan, des éliminations piteuses partout… être champion de France pour moi c’est vraiment fabuleux. Même aujourd’hui je ne banalise pas un titre parce que c’est une bataille de 38 journées, faut être sur le pont tous les week-end. J’étais tellement content ! C’est vraiment l’un des matchs qui m’a rendu le plus heureux en tant que supporter du PSG.

On rentre plus en profondeur dans la dimension historique : quel pourrait être le plus grand exploit de l’histoire du football ? Le triomphe le plus magnifique ou improbable ?

La Grèce à l’Euro 2004. Sur le papier, c’est une équipe qui ne ressemble pas à grand-chose et elle n’était pas belle à voir jouer. Dans un championnat d’Europe il n’y a quasiment jamais de surprises, les équipes qui vont au bout sont armées pour. Là, battre la France, le Portugal et la République Tchéque qui était favorite, tout ça sans prendre de but… c’était assez fou. C’était loin d’être de beaux matchs, mais il y avait une telle discipline tactique et un esprit de corps inattendu. Personne ne les attendait : ils n’avaient jamais rien fait avant, ils n’ont rien fait depuis… c’est un braquage incroyable, réussir à faire un hold-up sur un match à élimination directe c’est possible, mais en faire trois pour sortir des poules et aller jusqu’au bout comme ça, franchement je pense que c’est le plus bel exploit d’une équipe au sens premier du terme. C’est extraordinaire ce qu’ils ont fait avec une équipe de vieux briscards qui se sont donnés comme jamais.

Quant à l’équipe qu’on pourrait considérer comme la plus belle de l’histoire, laquelle vous vient en tête ?

Je vais forcément parler des équipes que j’ai vu jouer, parce qu’on pourrait sortir l’Ajax de Michels, le premier Real ou le Onze d’or hongrois mais je ne les ai pas vu jouer. De mes yeux, j’en ai deux. Il y a l’Ajax de 1995 parce que je me souviens d’une équipe fabuleuse à l’époque où la Ligue des Champions était sur TF1. J’adorais Litmanen et il y avait tous ces gamins autour : les frères de Boer, Van der Sarr, Kluivert… ça envoyait dans tous les sens. Sinon il y avait le Manchester de 1999 de Sir Alex Ferguson, c’était l’équipe qui me faisait un peu kiffer avec la demi-finale qu’ils vont gagner à Turin 3-2 alors qu’ils sont menés 2-0. Ils ont fait un phase de poules fabuleuse avec le 3-3 contre le Barça, ensuite ils battent l’Inter, la Juve et finissent par la Bayern avec cette finale incroyable à Barcelone. C’est une épopée européenne qui m’a bluffé, qui m’a marqué et j’ai pris un plaisir fou à les voir jouer.

S’il y avait un joueur à ressortir, qui est selon vous un peu sous-estimé et dont vous êtes vraiment fan, ce serait qui ?

Il y en a plusieurs… (réfléchit longuement) Je crois que je vais parler de Paul Scholes, parce que je trouvais qu’il avait un truc fabuleux. C’était un petit rouquin qui faisait des tacles dégueulasses, mais aussi un métronome qui, des deux pieds, pouvait ouvrir de 60 ou 70 mètres et décider d’une action tout seul. C’était un joueur vraiment fabuleux. Sinon j’ai toujours été fasciné par Eric Cantona, je trouvais qu’il avait un charisme, il avait un peu d’Ibrahimovic en lui, j’adorais le voir jouer, j’aurais préféré qu’il aille plus loin en Ligue des Champions avec Manchester mais c’était trop compliqué à l’époque. Il fait une demi-finale en 1997 où il perd contre Dortmund mais j’ai toujours aimé ce joueur. Sinon, j’ai toujours été fan des Argentins un peu besogneux, ceux qui n’étaient pas les stars de l’équipe mais qui envoyaient quand même. Juan Sebastian Veron, Hernan Crespo, Diego Simeone… surtout Veron qui était délicieux à voir jouer. Il avait vraiment un toucher de balle incroyable, il avait son style à lui mais c’était un génie. Sinon, le sous-coté par excellence c’était Riquelme. Il était trop fort pour les petits clubs, pas assez bon pour les grands. Il s’est éclaté à Villareal parce qu’il avait cette vista, cette capacité de jouer dans les petits espaces, cette qualité de dribbles, il savait tout faire. C’est un mec qui n’a jamais réussi au Barça alors qu’il a fait une demi-finale avec Villareal et qu’il s’est bien évidemment éclaté chez lui à Boca où il roulait sur tout le monde. Je l’ai découvert un peu par hasard à la Coupe du Monde des U20 en 1997 en Malaisie, il avait un maillot Reebok à l’époque et cette équipe d’Argentine était très forte, Riquelme m’avait marqué, c’est un joueur dont le talent aurait mérité une plus grande carrière, mais malheureusement le talent ne fait pas tout.

Juan Roman Roquelme, el Ultimo Diez. / Crédits photos : AFP – Getty images

Si vous pouviez faire revenir un joueur retraité sur les terrains, à notre époque, qui serait-il ? 

Puskas sans hésitation, parce que j’ai vu des vidéos de lui quand il était jeune, il avait des chiffres hallucinants avec la Hongrie, presque autant de sélections que de buts. Sinon évidemment j’aimerais bien revoir Maradona dont je n’ai pas pu profiter à fond. Le Maradona de la grande époque, c’est le genre de joueur capable de tout faire tout seul. Il prenait des coups et mettait la misère à tout le monde, donc j’aimerais bien voir ce que ça donnerait aujourd’hui. Ce sont les deux joueurs que j’aimerais voir aujourd’hui parce que je n’ai pas eu la chance de les voir tous les deux à leur apogée dans un stade.

Est-ce que vous avez des regrets par rapport au football « d’avant » ou son évolution vous a plu ?

Ca dépend, parce qu’en termes de niveau, aujourd’hui il y a une dimension physique et technique qu’il n’y avait peut-être pas avant, on a l’impression qu’avant c’était moins rapide, moins dense. Mais à l’époque, on voyait moins de matchs donc c’était vraiment différents. Je regrette peut-être plus les formules de compétitions, par exemple celle de la Ligue des Champions où il n’y avait qu’un seul club par pays et des éliminations directes dès le début. C’était vraiment un format couillu, parce que si tu tapais le Real Madrid ou la Juventus tu pouvais ensuite tomber sur un traquenard au fin fond de la RDA et tu sors d’entrée. Avant on avait des finales un peu improbables avec Nottingham Forest – Malmö par exemple. J’aimais bien ça. Aujourd’hui c’est plus chiant : tu as cinq clubs anglais et quatre clubs espagnols qui ne peuvent pas se rencontrer en huitièmes, donc tu as un tirage au sort qui n’en est pas vraiment un, tu te retrouves tout le temps avec les mêmes affiches. Par exemple le PSG, en cinq ou six ans, a joué trois ou quatre fois le Barça et Chelsea, c’est vachement redondant, voir des Real – Barça tous les ans en Ligue des Champions ça ne m’intéresse pas. Je regrette vraiment les formules, j’aimais bien celle de la Coupe des coupes avec que des vainqueurs de coupes et des scénarios encore plus improbables. Après, on s’adapte et cette saison on a eu des matchs de Ligue des Champions assez fous donc dire que c’était mieux avant… On a eu des retournements de situations un peu fous avec Tottenham, l’Ajax et Liverpool, même Manchester – PSG c’est incroyable. Je regrette peut-être le fait qu’il y ait trop de foot. C’est-à-dire qu’avant, si t’avais pas Canal ou autre, t’avais un seul rendez-vous par semaine, un moment important. Aujourd’hui tu peux avoir un match par jour et 5-6 matchs de suite le dimanche. Au bout d’un moment tu te lasses, en plus il faut 3-4 abonnements différents pour tout voir. Il y a une surexposition du foot qui fait qu’on se lasse, qu’on choisit ce qu’on regarde alors qu’avant j’avais envie d’en regarder le plus possible ! Par exemple cette année, j’ai peu regardé la Ligue des Champions et pendant la finale que j’ai regardée pour le boulot je me suis fait incroyablement chier. Il y a tellement d’autres choses intéressantes à faire qu’on peut louper pleins de matchs, parce que si on en rate un on sait qu’il en reste encore une dizaine dans les trois jours qui viennent. Quand j’étais petit je savourais les avant-matchs et les débats, j’enregistrais tout, maintenant c’est devenu presque banal, je ne regarde plus que le PSG très régulièrement et le reste ça dépend. On banalise quelque chose de rare.

Est-ce qu’il y a un match, antécédent à votre naissance et votre passion pour le foot, que vous auriez voulu voir et vivre ?

Il y en a plusieurs. J’aimerais beaucoup voir en vrai la finale de la Coupe du Monde 1970, et forcément la demi-finale juste avant entre la RFA et l’Italie, avec 4-3 au bout des prolongations et un match de folie. Ces deux matchs là j’aimerais vraiment les vivre parce que cette finale c’était vraiment la quintessence du Brésil avec ce fameux but de Carlos Alberto qu’on a tous vu, le Brésil au sommet qui sait tout faire et puis cette demi-finale spectaculaire. Les Coupes du Monde donnaient des matchs complètement dingues et j’aimerais bien voir ce qu’était vraiment le niveau de toutes ces équipes dont on parle encore aujourd’hui. Quant à des matchs de clubs, (réfléchit quelques temps), la finale de 1968, Manchester contre Benfica, pour voir un peu Georges Best à son apogée. Quand j’étais petit j’aimais beaucoup Manchester donc j’aimerais bien voir ce que donnait le grand Manchester de Bobby Charlton, Georges Best, Denis Law… Sinon la finale entre le Real et Francfort dans la lignée des cinq premiers titres du Real avec trois ou quatre buts de Puskas et 7-3 au total, et puis l’armada blanche ça devait être la folie, ça partait dans tous les sens. En priorité les matchs de 1970 quand même parce que j’ai lu une tonne de bouquins dessus et ça avait l’air fabuleux.

Nous remercions grandement Mathieu Faure pour sa disponibilité et ses réponses.