Ajax – Bayern, la règle de Troie

Le 7 mars 1973, au stade olympique d’Amsterdam, l’Ajax s’apprête à recevoir le Bayern. Ce match, entré dans la légende, a marqué les contemporains. Le spectateur du XXIème siècle pourra en convenir, c’est un match d’une grande qualité. Surtout, c’est un match qui restera dans les annales, car a posteriori on peut lui faire signifier beaucoup de choses. Ce qui est sûr, c’est que les protagonistes de ce match ont marqué le football des années 1970 et plusieurs noms de joueurs ont traversé les décennies. Ils évoquent chez l’amateur de football aujourd’hui encore, des sentiments mêlés, des souvenirs brouillés. Du respect émerge, de l’admiration, mais aussi une forme de romantisme. Ils évoquent un football différent, souvent fantasmé. Chez les plus jeunes c’est encore plus complexe. Ils n’ont pas connu cette époque, ce football, ces équipes, ces joueurs. mais pourtant on leur en a parlé, ils ont lu, la transmission s’est faite, c’est ainsi que les légendes se créent et que les mythes perdurent. Ajax-Bayern, c’est un mythe, c’est un pan de l’histoire du football.

Ce mercredi-là se jouent les quarts de finale allers de la C1, la Coupe des Clubs Champions. Le club qui reçoit, c’est l’Ajax Amsterdam. La rencontre n’a pas lieu dans son stade habituel, mais dans le stade des grands événements, le stade olympique d’Amsterdam, qui peut accueillir plus de 60 000 personnes. Ce soir-là, il est plein. L’équipe qui se déplace aux Pays-Bas, et recevra donc au retour, c’est le Bayern Munich, champion d’Allemagne 1972, pour la troisième fois de son histoire. De nombreux joueurs de cette équipe ont remporté l’été dernier le Championnat d’Europe des Nations et au tour précédant, ils ont passé 13 buts à un club chypriote sans en encaisser aucun. C’est une équipe ambitieuse et gorgée de talents. Seulement, la réputation de leurs adversaires du soir les précède. Les Ajacides, qui tiennent leur nom d’un héros de la guerre de Troie, viennent de remporter leur seizième titre de champion national, mais surtout ils sont double champions d’Europe en titre. Depuis la fin des années 1960 et une finale perdue, l’Ajax a intégré le groupe des grands d’Europe. Leur football régale le continent à tel point que le FC Barcelone a débauché leur fabuleux coach, Rinus Michels, apôtre du football total qui a pris soin de désigner son successeur, le Roumain Stefan Kovacs, fidèle aux principes du maître. Vainqueurs d’une C2 en 1967, les Bavarois n’ont tout de même pas le statut de leurs adversaires du soir. Surtout, l’été précédant, ceux-ci leur ont infligé un sévère 5-0 en amical, match qui est dans de nombreuses têtes.

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Les capitaines du soir / Crédits : So Foot

Devant 65 000 personnes s’élancent ce soir-là en direction de la pelouse deux équipes de légende. Dans un superbe maillot rayé bleu et rouge, short rouge et chaussettes rouges, brassard au bras, se présente Franz Beckenbauer, un des meilleurs joueurs au monde et Ballon d’Or 1972. Derrière lui, des joueurs tels que Sepp Maier, Schwarzenbeck ou encore Gerd Müller. Les adversaires du soir, dans leur légendaire tenue blanche barrée d’une large bande rouge sont menés par la star de l’équipe, Johan Cruyff, capitaine lui-aussi. Ce joueur génial, tant redouté par les Allemands, compte néanmoins à ses côtés Neeskens, Mühren, ou encore Blankenburg, il est loin d’être le seul joueur fantastique de cette équipe.

Les premières minutes sont dominées par l’Ajax qui lâche peu le ballon depuis le coup d’envoi et joue très haut. La première frappe dangereuse, à la quatrième minute, est à mettre au compte des locaux. Dès le début du match, et ça sera vrai toute la partie, à la récupération de balle, Blankenburg profite du repli défensif des visiteurs pour remonter toute sa partie de terrain balle au pied. Ainsi, en phase offensive, tous les joueurs de l’Ajax, à l’exception du gardien, sont dans la partie de terrain adverse, les Allemands faisant le choix de défendre bas.

Néanmoins ceux-ci prennent confiance et à partir de la dixième minute, le match s’équilibre. Beckenbauer, qui lui aussi n’hésite pas à monter, est l’auteur d’une frappe puissante à la douzième minute, sonnant la révolte allemande. Deux minutes plus tard une tête de Müller est captée sans problème. Le redoutable attaquant allemand, auteur de déjà onze buts (il terminera meilleur buteur) est diminué ce soir, mais son importance pour ses coéquipiers a poussé le coach à l’aligner. Pendant un bon quart d’heure, le Bayern va dominer, sur la pelouse d’Amsterdam, alignant plusieurs frappes, aucune n’étant réellement dangereuse cela dit.

A partir de la trentième minute, l’Ajax reprend le contrôle du ballon. Le Bayern procède alors en contres, Breitner et Hoeness combinant ensemble. Des deux côtés, les défenseurs sont remarquables. Dotés d’une remarquable lecture du jeu, vifs et propres dans leurs interventions, Beckenbauer et Blankenburg sont en plus de formidables relanceurs, qui n’hésitent pas à monter apporter le danger balle au pied. Cruyff, de sont côté, redescend organiser le jeu de son équipe, prenant parfois la balle dans les pieds de ses défenseurs. Les innombrables permutations des Néerlandais finissent par perturber leurs adversaires. A la trente-huitième minute, une première fissure dans la muraille Sepp Maier se fait jour. Le portier allemand, tout de noir vêtu, laisse passer un centre. Un défenseur intervient pour dégager le ballon. Il est décisif cinq minutes plus tard en détournant une frappe sur son poteau. C’est alors qu’est sifflée la mi-temps, alors que le Bayern commençait à être en difficulté.

La deuxième mi-temps de l’Ajax fut exceptionnelle. Elle est ce que l’on retient de ce match et peut être considérée comme un chef d’oeuvre footballistique tant la démonstration fut magistrale. Même si l’Ajax avait légèrement dominé la première mi-temps, celle-ci avait été relativement équilibrée, le Bayern s’était montré dangereux en contre et les Néerlandais avaient vite compris qu’ils ne devraient pas faire montre de suffisance. Dès la sortie des vestiaires les locaux obtiennent un corner, montrant qu’ils ne veulent pas laisser retomber la pression. S’en suivent cinq minutes lors desquelles les Allemands reprennent relativement confiance, frappant aux buts. Néanmoins, à la cinquante-troisième minute, une frappe de loin est repoussée par Sepp Maier dans les pieds de Arie Haan qui n’a plus qu’à pousser le ballon au fond des filets. 1-0 pour l’Ajax qui se voit offrir le premier but.

Le public se réveille alors et aux « Ajax ! Ajax! » se succèdent des chants plus élaborés, les locaux sont poussés à en faire encore plus. L’étau se resserre alors autour des Munichois. Ceux-ci sont de moins en moins dangereux, montrent peu de signes de rébellion, si ce ne sont les remontées de balles du capitaine-Ballon d’or. Les Néerlandais eux, déroulent. A la cinquante-septième minute, Cruyff espère obtenir un penalty. Les spectateurs sifflent l’arbitre une fois qu’ils ont compris que celui-ci ne le ferait pas. Sepp Maier n’a pas le temps de tergiverser et est amené à capter des frappes adverses. A la soixante-neuvième minute, le numéro neuf Gerrie Mühren reprend en demi-volée du pied droit, légèrement extérieur, un ballon qui venait de la droite. La reprise, exécutée à l’entrée de la surface, finit dans les filets, on ne sait trop où, car la réalisateur a choisi ce moment précis pour opérer un de ses rares changements d’angle. Le geste est néanmoins magnifique et fait exploser le stade. Mais les champions d’Europe sont gourmands. Immédiatement un troisième but est inscrit sur corner, d’une tête décroisée de Haan dans le petit filet opposé. Le double buteur est ravi, les Allemands sont abattus. Les Néerlandais donnent l’impression d’être passés à une vitesse supérieure alors que les Allemands était déjà à 100%. Sepp Maier doit encore intervenir à plusieurs reprises.

Le match est alors plié. L’Ajax gère alors son avance et les remontées de balles de Beckenbauer ne suffisent pas à sonner la révolte. A la quatre-vingt-huitième, Cruyff gâche une occasion de 4-0. Une minute plus tard il se rattrape en s’élevant dans les airs pour inscrire de la tête ce quatrième but. 4-0 en une mi-temps.

La démonstration de l’Ajax est presque à la hauteur du score du match amical de l’été précédant. Les double tenants du titre défont les Allemands récents vainqueurs du Championnat d’Europe des Nations, compétition pour laquelle ne se sont pas qualifiés les Pays-Bas, deuxièmes de leur groupe de qualification. Le match retour, passé aux oubliettes, voit le Bayern s’imposer 2 à 1, un score anecdotique. Après avoir étrillé le Bayern, les Amstellodamois élimineront le Real, sextuple vainqueur, puis viendront à bout, au Marakana, du champion d’Italie, la Juventus. Puis Cruyff rejoint Michels au Barça où il sera rejoint par Neeskens, et s’en est finit du grand Ajax qui devra attendre 1995 pour regagner la C1.

Néanmoins les Néerlandais se retrouvent en sélection et retrouvent les Allemands. En finale du Mondial 74′, plus de la moitié des joueurs présents au stade olympique de Berlin l’étaient déjà au stade olympique d’Amsterdam l’année précédente. L’impact qu’eut ce premier match sur le second est impossible à déterminer. Néanmoins l’on sait que les Pays-Bas perdirent alors la première de leurs trois finales de Coupe du Monde. Les joueurs du Bayern, eux, après avoir appris et observés, remporteront à leur tour trois C1 d’affilée. Troie, décidément.