La Reine Marta : de la terre battue au Maracana

Sacrée six fois meilleure joueuse du monde, Marta a marqué le football féminin d’une façon singulière. Aujourd’hui, son impact, notamment au Brésil, dépasse la simple performance sportive. Dans un sport et dans une société réputés misogynes, elle n’a pas toujours fait l’unanimité. Retour sur la carrière de la première superstar du football féminin.

La Brésilienne Marta Vieira da Silva est née le 19 février 1986 à Dois Riachos, une petite ville de 12000 habitants. Elle vit dans une région désertique et très pauvre. Ses premières touches de balle se font sur un petit terrain de terre battue. Très vite, son talent hors norme saute aux yeux de Jose Julio de Freitas, premier entraîneur de la buteuse. « A l’âge de 10 ou 12 ans, elle jouait au football parmi les hommes, dribblant, marquant et faisant preuve de beaucoup d’adresse. » confie ce dernier. Inévitablement, s’en suivent les moqueries. Plus forte que les garçons, Marta est un garçon manqué, la mulher macho, voire même la « gouine ». Ses frères en font aussi les frais, moqués car moins doués que leur sœur. L’héritière du « Roi Pelé » ne se laisse pas impressionner pour autant, ses qualités sur le terrain lui conférant une confiance à toute épreuve. En 2017, elle publie une lettre sur The Players’ Tribune, adressée à celle qu’elle était, encore enfant. Elle y dévoile que les garçons s’arrangeaient toujours pour qu’elle soit dans l’équipe la plus faible, ce qui ne l’empêchait pas de gagner à chaque fois. Alors qu’elle n’a que 14 ans, elle prend son courage à deux mains et embarque dans un car en direction de Rio de Janeiro. Un club est disposé à lui faire passer un essai : Vasco de Gama, nommé en hommage au célèbre navigateur portugais. Marta fait ses bagages et déménage à Rio, soit à 2000 kilomètres de chez elle. Malgré quelques réticences initiales, sa mère finit par la laisser vivre sa passion : « Elle quittait la maison en disant qu’elle partait à l’école, mais elle n’y allait pas. » dit-elle. Elle sait maintenant que sa fille s’entraînait secrètement au football.

Marta, en compagnie de son ami le plus fidèle. / Crédits photo : HipLatina

Après le Brésil, à la conquête du monde

L’essai n’est qu’une formalité et Marta rejoint l’équipe des moins de 17 ans. Dès sa première saison, elle est élue meilleure joueuse du championnat malgré son statut de benjamine. Sa carrière est déjà lancée ! Elle gravit les échelons à une vitesse déconcertante et découvre la Coupe du Monde pour la première fois à 17 ans, à l’instar de Pelé. Les Brésiliennes s’inclinent en quart de finale face à la Suède, pays que rejoint d’ailleurs Marta pour la suite de sa carrière, en signant à l’Umeå IK. Elle y découvre le football professionnel dans des conditions compliquées pour une jeune femme habituée au climat sud-américain. Malgré des températures difficiles, elle s’intègre vite. Marta dispose d’un appartement payé par son club et est enfin à l’aise financièrement. Elle en profite pour voyager et découvrir un monde qu’elle n’aurait sans doute pas connu sans le football.

Marta évolue quatre ans sous les couleurs de l’écurie suédoise, glanant une Ligue des Champions et quatre titres de championne de Suède au passage. L’attaquante inscrit 111 buts en 103 matchs ! Elle se révèle aux yeux du monde, malgré la faible médiatisation dont souffre le football féminin. Sa vision du jeu, ses dribbles chaloupés et surtout son sens du but en font rapidement la buteuse la plus crainte du championnat. En témoignent ses trophées de Meilleure joueuse du Monde décernés par la FIFA. Elle les gagne tous de 2006 à 2010.

En 2007, l’équipe féminine du Brésil remporte la médaille d’or aux Jeux Panaméricains. Marta inscrit 12 des 33 buts de son équipe qui écrase la concurrence. Son doublé en finale face aux Etats-Unis fait vibrer quelques 68000 spectateurs rassemblés dans l’antre mythique du Maracana. Une belle revanche pour la gamine de Dois Riachos qui s’est un jour fait exclure d’un tournoi en raison de son sexe.

Malgré la présence dans ses rangs de l’attaquante numéro un du moment, le Brésil ne remporte pas de grande compétition internationale. Les Auriverdes s’inclinent à trois reprises en finale, récoltant la médaille d’argent aux Jeux Olympiques de 2004 et de 2008. En 2007, Marta est à la fois meilleure buteuse et meilleure joueuse de la Coupe du Monde qui se déroule en Chine. Elle échoue cette fois face à une équipe d’Allemagne qui a la particularité de n’avoir concédé aucun but pendant le tournoi.

Malgré son talent et sa rage de vaincre, le Brésil ne parvient pas à remporter de titre international… / Crédits photo : Forbes

En club, Marta jongle entre les Etats-Unis pour la saison régulière et le Brésil pendant l’intersaison. En trois années, de 2009 à 2012, elle remporte deux championnats américains, raflant le titre de meilleure buteuse tous les ans. Au Brésil, elle porte le numéro 10 du maillot rayé du Santos FC. C’est l’occasion pour Pelé de l’adouber, lui qui a connu la gloire avec cette tunique. Elle rajoute à son armoire à trophées la Copa Libertadores et la Coupe du Brésil. En 2012, Marta retourne en Suède, où elle confie se sentir chez elle. Quand elle quitte le championnat quatre ans plus tard, elle a remporté trois nouveaux titres, mais ce n’est pas tout ! Elle obtient la nationalité suédoise avec pour ambition d’y vivre au long terme.

Son combat pour changer les mentalités

« Elle n’est pas normale », « c’est bizarre qu’une fille joue au football », voilà le genre de phrases que la mère de Marta avait l’habitude d’entendre. Elle répondait toujours :  « Laissez-la vivre ! ». Seulement six ans après être montée dans ce fameux car, ils ont clairement changé d’avis. Marta est accueillie comme une reine. Elle vient d’être élue meilleure joueuse de la FIFA pour la première fois quand elle retourne dans sa ville natale. Une parade est organisée, tout le monde veut voir Marta, la star de Dois Riachos. Ceux-là mêmes qui pensaient qu’une femme ne pouvait pas jouer au football, sont ceux qui sont venus l’acclamer et la célébrer. Du haut de ses 21 ans, Marta a déjà commencé à faire évoluer les mentalités.

Marta a marqué 111 buts pour la Seleçao, soit plus que les 77 inscrits par Pelé. Malgré cette performance, elle souffre d’un manque de reconnaissance. Manque qui est peut-être sur le point d’être comblé. En effet, un projet de loi est discuté à l’assemblée législative de l’Etat de l’Alagoas, état qui abrite la ville natale de la virtuose. Le texte controversé vise à modifier le nom du stade de Maceio, la capitale de l’Etat, pour le nommer « Reine Marta ». Alors que cette décision semble pleine de bon-sens et amplement méritée, elle fait face à une résistance de certains locaux. Ils sont réticents à l’idée d’effacer le nom initial du stade, honorant le « Roi Pelé », plutôt qu’opposés au fait de rendre hommage à Marta.

Autre indicateur de l’impact positif de Marta sur le football féminin : son intronisation au Calçada de fama du Maracana en 2018,. Situé au rez-de-chaussée du stade, il rend hommage aux plus grands joueurs de l’Histoire au Brésil. Les lauréats sont invités à laisser l’empreinte de leur pied dans du plâtre. Sur cette liste se trouvent 102 noms. Marta est la seule femme représentée. Pour le moment. « J’espère que je ne serai pas la seule et que plus de femmes suivront mes pas ici. » avoue-t-elle. Très engagée pour la cause des femmes à travers le monde, elle est nommée au poste d’ambassadrice de bonne volonté pour les femmes et les filles dans le sport par L’ONU.

Marta inscrit enfin son nom au Panthéon du football brésilien. / Crédits photo: CBF

« Je pense qu’il serait plus important que l’on se souvienne du fait qu’avec d’autres sportives, j’ai essayé de faire avancer ma discipline et de laisser un héritage pour les joueuses qui nous succèderont. »

En 2018, Marta remporte son sixième titre de meilleure joueuse du monde. Elle devient aussi le premier joueur, sexes confondus, à trouver les filets lors de cinq éditions distinctes de la Coupe du Monde. Aujourd’hui, le football féminin est plus populaire que jamais et Marta y est pour beaucoup ! En parlant de son histoire, en s’engageant, notamment avec l’ONU, elle continue à œuvrer au quotidien pour faciliter l’accès au football pour tous. Elle fait actuellement les beaux jours de l’Orlando Pride, aux Etats-Unis, et rêve d’enfin remporter une Coupe du Monde avec sa nation, seul trophée – en plus des Jeux Olympiques – qui manque à sa collection.