San Siro, la chute du temple du football

C’est désormais presque officiel. Le sujet était légèrement retombé ces derniers mois et les amoureux du football ont eu quelques instants de répit, en vain. Scaloni, président de l’AC Milan, a confirmé à la presse que San Siro, mythique stade des deux clubs de Milan, allait être détruit avant de faire marche arrière sur le sujet et de nous laisser un peu plus longtemps dans le flou. Cela reste un coup de massue pour tous les amateurs du ballon rond et du calcio, qui voient l’un des plus grands stades de l’histoire disparaître. Cependant, ceux qui vont réellement souffrir sont les tifosi de l’Inter et de Milan, qui vont vivre leurs derniers instants au cœur de la Scala del Calcio. Retour en anecdotes, citations, images et souvenirs sur les plus beaux matchs ayant eu lieu à travers ces murs.

San Siro a vu le jour dans le quartier du même nom à Milan, en 1925. Le président de l’AC Milan avait alors une idée : construire un stade uniquement dédié au football, sans piste d’athlétisme. Une première en Europe. Un peu plus d’un an plus tard, en 1926, le stade est inauguré par un Derby della Madonnina, qui se termine par une victoire écrasante de l’Inter contre Milan (6-3). Pendant près de dix ans, seul l’AC Milan jouait ses matchs à domicile dans l’enceinte, avant que la ville ne rachète le stade en 1935. Pendant douze ans, le stade a été agrandi, aménagé et amélioré. En 1947, il ouvre ses portes au rival de toujours : l’Inter. Depuis, les deux clubs jouent leurs matchs à domicile dans l’enceinte, dans une ambiance relativement calme par rapport à la mythique rivalité opposant les deux institutions. Depuis, le stade a vécu de nombreuses rénovations, la plus grande datant de 1990, lorsque l’Italie accueillait la Coupe du Monde. A partir de là, le toit est immensément aménagé et toutes les places sont assises. Le stade a accueilli des derbys mémorables, a été l’hôte de compétitions légendaires et de matchs inoubliables. Malgré sa disparition proche, ce stade est déjà mythique dans bien des aspects, grâce aux supporters des clubs de Milan et aux personnalités emblématiques qui en ont fait l’éloge.

San Siro, le temple du football. / Crédits photo : Getty images

Les tifosi au cœur de la légende

Si San Siro est à ce point mythique, c’est entre autres grâce aux tifosi de l’Inter et de l’AC Milan qui ont sans cesse tenté de limiter les dégâts et les disputes entre les groupes de supporters. Alors que de nombreux derbys sont souvent considérés comme dangereux voire sanglants, le derby milanais est relativement calme et rares ont été les débordements. À l’origine de cette paix, un pacte passé entre les ultras du Milan et de l’Inter. Evidemment, ce pacte a déjà été rompu et quelques échauffourées ont pu avoir lieu entre les tifosi, mais rien de comparable aux homologues romains ou turinois, qui doivent renforcer la sécurité avant chaque derby. Alors que les deux clubs se sont rencontrés à plusieurs reprises en pleine course pour le titre, en Coupe d’Italie et même en Ligue des Champions, ce pacte n’a jamais été enfreint. Ainsi, ce sentiment de bienveillance et de sécurité participe grandement à la légende du stade : les ultras des deux clubs favorisent le chambrage à la violence, pour le plus grand bonheur des amateurs de football.

Pour remplacer la violence et les débordements, une autre bataille se livre en tribunes : celle des tifos. C’est un autre aspect totalement légendaire de ce stade si mythique. Les ultras se dépassent à chaque fois que San Siro accueille la Juventus ou un derby, proposant aux spectateurs des spectacles toujours plus hallucinants.

Les tifosi de l’Inter se moquant de la Juventus et de son rêve de Triplete. « Continuez de rêver » / Crédits photo : Premium

Grâce à eux, joueurs, entraîneurs et spectateurs ont pu être témoins de merveilleuses ambiances, chaudes mais bienveillantes. Sir Alex Ferguson, notamment, se souvient de son arrivée dans le stade en 2010.

« J’étais sous le choc pendant les premières 15 minutes car l’ambiance était incroyable. Je pense que je n’avais jamais vu cela auparavant. Le bruit que les supporters de Milan ont fait lorsqu’ils ont marqué m’a rendu nerveux, et cela a stressé mes joueurs également. Peu importe l’expérience qu’on, on est toujours affecté par le bruit dans un tel chaudron. Ça nous a pris beaucoup de courage pour sortir de là victorieux. »

Les joueurs, eux aussi, ont pu être témoins de grands moments sur la pelouse, grâce aux supporters déchaînés dans les tribunes, offrant à tous une prestation grandiose. Comment parler de spectacle sans penser à cette photo mémorable de Rui Costa et Materazzi, ayant arrêté de jouer à cause de l’ambiance trop chaude (littéralement) offerte par les ultras ?

Materazzi et Rui Costa nous offrant l’une des photos les plus mythiques de l’histoire du football. / Crédits photo : AFP

Pour que les tifos soient parfaits, tous les moyens sont bons : les supporters de chaque club travaillent pendant des mois et des mois afin de préparer leur plus belle tenue de gala. Les fans du Milan optent souvent pour des œuvres littéraires ou rappellent régulièrement que leur palmarès est plus riche que ceux de leurs rivaux. En face, les intéristes préfèrent se baser sur l’identité de leur ville en représentant le Duomo ou les remparts. Côté chambrage, ils aiment rappeler leur exploit du Triplete de 2010 et le passage de Milan en Serie B. La plupart du temps, les ultras espionnent même les supporters d’en face pour tenter d’avoir de la répartie à travers leurs tifos, ce qui peut donner lieu à des spectacles phénoménaux.

San Siro, au cœur de rencontres mémorables de l’histoire du football

Au-delà des supporters, si San Siro est surnommé le « temple du football », c’est également grâce aux évènements dont cette enceinte a été témoin : Coupes du monde, Ligues des Champions, derbys et chocs européens ont été au cœur de ce théâtre du ballon rond. Retour sur quelques évènements et matchs mémorables qui nous ont marqués.

  • La Coupe du Monde 1934, l’ouverture des hostilités

San Siro, seulement après huit ans de construction, a pu accueillir certains matchs de la plus prestigieuse des compétitions : la Coupe du Monde. Alors que l’Inter n’avait même pas encore sa place dans l’antre milanais, le Royaume d’Italie a accueilli de nombreux pays pour jouer cette compétition, synonyme de première étoile de la sélection italienne. Comme d’habitude, les Italiens privilégient le réalisme au beau jeu, et l’emportent sans jamais réellement s’inquiéter. À Milan sont notamment joués un Suisse – Pays-Bas (3-2), un Allemagne – Suède (2-1) et un Italie – Autriche remporté 1-0 par les Italiens, qui se sont qualifiés pour la finale (remportée 2-1 contre la Tchécoslovaquie). À l’époque, cette Coupe du Monde représente l’évènement sportif le plus grand n’ayant jamais eu lieu, faisant une excellente pub pour les stades italiens et, notamment le tout nouveau San Siro.

  • La Coupe du Monde 1990

Autre Coupe du Monde, autre évènement mythique pour San Siro. Rénové à la fin des années 1980 pour être au mieux de sa forme pour la Coupe du Monde, San Siro va accueillir de nouvelles confrontations mythiques, et cette compétition sera synonyme de troisième place pour les Italiens. Ironiquement, San Siro sera cette année-là synonyme de succès de l’Allemagne de l’Ouest. L’Italie ne joue aucun match de phase finale dans l’antre milanais, en opposition à l’Allemagne de l’Ouest qui, à Milan, va se défaire de la Tchécoslovaquie en quarts de finale (1-0) avant de battre l’Angleterre en demi-finales à Turin (1-1, 4-3 tab). Finalement, l’Allemagne de l’Ouest ira au bout de la compétition en l’emportant en finale contre l’Argentine de Maradona (1-0). Une fois encore, la Coupe du Monde a été essentielle pour faire la publicité de San Siro, tout juste rénové et sous son plus beau jour.

  • La Ligue des Champions 2002-2003 ou le derby référence des années 2000

S’il y a un derby à ressortir dans toute l’histoire de San Siro, c’est la double confrontation étouffante qui y a eu lieu en 2003 entre les deux clubs de Milan, se disputant une place en finale de la Ligue des Champions. Même si le stade est le même, les supporters ne sont pas également répartis pour les deux matchs, la règle des buts à l’extérieur étant tout de même valable. Ainsi, au match aller, les tifosi intéristes sont plus nombreux. Au match retour, c’est l’inverse. Le match aller s’est soldé par un 0-0 pesant pour les deux équipes, qui ont chacune joué un football défensif et tactique. Le retour a été du même acabit, même si, à la 45ème minute, l’inéluctable Andriy Shevchenko a fait exploser San Siro en fusillant le filet droit de l’Inter sur une passe de Clarence Seedorf. L’égalisation de Martins à la 83ème minute ne suffira pas pour l’Inter, le but à l’extérieur de Shevchenko changeant la donne. En finale, l’AC Milan se défera de la Juventus aux tirs au but.

Les deux équipes et la traditionnelle photo d’avant-match lors du choc de 2003 en Ligue des Champions. / Crédits photo : Getty

  • OM – Inter 2012, un souvenir à la française

Si San Siro a été le centre de nombreux évènements footballistiques italiens et le théâtre de grandes réussites pour les deux clubs de Milan, d’autres équipes se sont également illustrées dans l’antre du calcio. Le 13 mars 2012, après un match aller remporté 1-0 par l’Olympique de Marseille face à l’Inter en huitièmes de finale de la Ligue des Champions, les Marseillais doivent faire face à un Inter plus remonté que jamais, comptant sur ses supporters pour mettre le feu dans les tribunes et faire douter les joueurs de l’OM. C’est un succès : après de longues minutes pesantes, Diego Milito ouvre le score à la 75ème minute et les deux clubs se dirigent vers les prolongations. Pourtant, l’OM parvient à réaliser un exploit dans les derniers instants. La lumière vient de Brandao. Du gauche, l’international brésilien égalise à la 92ème minute, ce qui force l’Inter à en marquer deux pour se qualifier. Mission impossible en quelques minutes, et malgré le penalty transformé par les nerazzuri à la 96ème, l’OM se hisse en quarts de finale. Une soirée historique pour le club phocéen.

A San Siro, la lumière vint de Brandao. / Crédits photo : Icon Sport

  • AC Milan – Inter 2004 : soirée merveilleuse pour l’AC Milan, cauchemardesque pour l’Inter

C’est l’un des plus gros chocs ayant jamais existé en Serie A. L’AC Milan, dans une course effrénée pour le Scudetto face à l’AS Roma et l’Inter (à ce stade de la compétition), doit à tout prix s’imposer. A l’inverse, l’Inter doit gagner pour espérer rester dans la course. L’ambiance est totalement folle et les supporters sont bouillants. Dès la 15ème minute, le match prend une autre dimension lorsque Stankovic marque le but de la saison : un corner direct. Le stade explose évidemment, encore plus lorsque Zanetti dévie un ballon dans la surface dans les filets du Milan juste avant la mi-temps. L’AC Milan est dos au mur et doit vite réagir. Au retour des vestiaires, Seedorf semble entré dans une autre dimension. Il est partout, il fait tout. L’Inter est tétanisé. C’est justement lui qui offre la passe décisive à Tomasson qui marque à la 56ème minute. L’Inter est déboussolé, et l’AC Milan égalise grâce à un but de Kaka, servi une nouvelle fois par Seedorf. Les deux équipes souffrent ensuite jusqu’à la fin du match : les occasions se multiplient des deux côtés, sans succès. La lumière finit par arriver du côté du Milan… et qui d’autre que Clarence Seedorf pour crucifier le rival de toujours ? D’une lointaine frappe du droit, il pulvérise les filets de l’Inter et permet à son club de s’imposer. Finalement, l’Inter va s’écrouler sur la deuxième partie de la saison et l’AC Milan rapidement distancer la Roma, faisant cavalier seul en tête jusqu’au sacre final.

Clarence Seedorf, libérateur des rossoneri dans la course au Scudetto, 2004. / Crédits photo : Icon Sport

Il est cependant impossible de résumer San Siro à ces quelques évènements, et il est important de rappeler que les matchs légendaires qui y ont eu lieu sont bien trop nombreux pour être comptés. San Siro sera à jamais l’un des plus grands stades de l’histoire, tant par sa taille que par sa riche histoire. Supporters, joueurs et entraîneurs ont contribué à sa légende, en faisant l’un des stades les plus mythiques d’Italie, d’Europe et du monde. Sa potentielle destruction serait un véritable déchirement pour nous tous, amoureux de belles histoires et de ballon. Dans le cœur de tous, San Siro restera à jamais le temple du football.