[EDITO] Pourquoi la VAR, c’est tout ou rien

Soit un enfant a la rougeole, soit il ne l’a pas ; ou deux personnes s’entendent bien ou elles ne s’entendent pas ; à la guerre, ou bien on décide d’amputer un soldat ou bien non ; ou il pleut ou il ne pleut pas ; devant une comédie, au théâtre, soit le public rit, soit il ne rit pas ; ou un engrenage fatal de circonstances s’enclenche, ou bien non…

L’étrange énumération que voilà ! Elle essaie d’illustrer ceci : il y a beaucoup de situations dans la vie pour lesquelles il n’existe pas de demi-mesures. Ou c’est oui, ou c’est non, c’est-à-dire des mots qui ont pleinement leur sens. Contrairement à ce qui est souvent dit et lu, il n’y a pas de dogmatisme dans le fait d’être entièrement contre la VAR au football (l’assistance vidéo à l’arbitrage), juste un constat.

Tenter de ménager la chèvre et le chou est une grande illusion. Je m’occupe de ce sujet « arbitrage vidéo » depuis 23 ans et j’en ai entendu de ces raisonnements ! Imaginer qu’avec la VAR on peut indéfiniment rester « entre-deux », en prendre le meilleur et laisser le reste, est une grave erreur. En effet, ce n’est pas l’utilisation de ce système qui est mauvaise, c’est le système lui-même, en soi, qui fonctionne mal. Pourquoi ? Parce qu’il ne correspond pas aux caractéristiques et à l’esprit du football.

Il est en général mal vu dans nos sociétés d’avoir un point de vue ferme et entier. Son auteur se voit immédiatement catalogué comme extrême, doctrinaire voire moralisateur. Il existe pourtant des sujets pour lesquels il n’y a pas d’autre attitude possible que de dire : là c’est tout ou rien. C’est le cas de la VAR.

Le dilemme insurmontable que celle-ci présente est le suivant :

-ou bien on contrôle tout par les images et le foot est mort (interruptions constantes, doute généralisé, arbitres déresponsabilisés…)

-ou bien on ne contrôle qu’une partie des actions litigieuses et toutes celles qui ne sont pas vérifiées peuvent faire polémique -et beaucoup le font !

Impossible de sortir de là. C’est cette impasse, qui était si prévisible, dans laquelle le foot se trouve actuellement.

Et le rugby, et le football américain ? dira-t-on. Au rugby, la VAR ne fonctionne que tant bien que mal, le football américain est fait de plus d’« interruptions » (dont la pub) que de temps de jeu. Et surtout, ce sont là deux sports très différents de notre football, tant par leur rythme, leur environnement que les comportements des joueurs. Les comparaisons ne sont donc pas possibles.

La porte qu’il ne fallait surtout pas ouvrir

Des avis comme : « Si, avec la vidéo, on réduit les erreurs de 50 %, c’est bien mieux que rien » ont fleuri un peu partout pendant des décennies. Ce qui peut ici sembler relever du simple bon sens (en somme : « La vidéo c’est le progrès, même si ce n’est pas parfait ») est en réalité une illusion pour une raison très simple : le foot ne peut pas se découper en tranches.

Sa structure même, son intégrité et sa fluidité sont directement victimes de l’accroissement du nombre des interruptions, d’autant plus que celles-ci expriment un doute et enclenchent une recherche qui, par définition, dure. Or sur un terrain de foot, elle n’a pas sa place.

La prise de décision instantanée par l’arbitre est pour le foot un trésor qu’il a malheureusement choisi de dilapider.

Après les rencontres, il est possible de consulter les images à sa guise et en prenant son temps, pour éventuellement réparer ce qui peut et doit l’être : innocenter un joueur, aggraver ou alléger une sanction, par exemple.

Mais l’introduction de la vidéo pendant le match impacte, elle, directement le jeu et lui nuit, voire le détruit, comme la Coupe du monde des femmes vient de le prouver, de façon désastreuse. Les résultats actuels de la VAR sont très peu probants, comme c’était à prévoir, mais là n’est pas le sujet.

Les deux points centraux de la controverse sur la vidéo sont les suivants :

-Il n’est pas possible de ne soumettre que certaines actions à l’examen par la vidéo sans que cette sélection (et donc l’exclusion de tous les autres faits de jeu) entraîne nécessairement des polémiques et des cris à l’injustice. Pourquoi vérifier cette action et pas cette autre ? Pourquoi, là, le VAR n’est-il pas intervenu ? Pourquoi n’a t-il reçu de la salle de vidéo que certaines images -« plans… »- et pas d’autres ? Et puis : étaient-ce les bonnes images ? Sur quels ralentis voyait-on le mieux ? Pourquoi l’arbitre va-t-il en bord de touche visionner les images dans certains cas et pas dans d’autres ?

-L’introduction de la vidéo a provoqué un appel d’air, un effet d’entraînement inévitable. Un véritable engrenage, vers toujours plus de VAR. Non seulement : « Où commence-t-on et où s’arrête-t-on ? », mais encore : « Comment évalue-t-on les images ?». Ce sont toutes les interprétations possibles des différentes images d’une même action que l’on a fait entrer dans le foot. C’est une des choses qu’il avait le plus à redouter. Ce cercle-là, évidemment vicieux, est sans fin et sans fond.

Désormais, ce ne sont plus seulement les décisions de l’arbitre, immédiates, directes, prises avec ses propres yeux et oreilles que l’on critique, mais aussi les interprétations des images faites par l’assistant-vidéo (le VAR), devenu le co-patron du match. Ce VAR est d’ailleurs invisible, se trouve ailleurs, souvent à des centaines de kilomètres du terrain, et travaille en pleine abstraction face à son écran.

En outre, la raison pour laquelle, sur telle action, l’arbitre décide ou non -théoriquement en accord avec le VAR- d’aller vérifier par lui-même (ou non) les images sur le moniteur de bord de touche reste opaque.

L’arbitrage du foot est maintenant englué dans un marais, celui des images, dont très peu sont objectives et se suffisent à elles-mêmes, et dont la plupart sont soumises à une interprétation subjective. Cette subjectivité, les spécialistes de l’image la connaissent bien, et depuis longtemps. Toutefois, leur point de vue n’a jamais intéressé ni la FIFA ni les providéo, complètement déconnectés de leur sujet.

Une seule solution : supprimer la VAR !

A moins d’une autocritique implacable de la FIFA et de la reconnaissance par celle-ci de son erreur (reconnaissance tellement nécessaire mais si peu probable…) il sera impossible de sortir de ce marais et les polémiques sur les interprétations multiples des ralentis sont là pour longtemps. Voilà pourquoi ceux qui aiment le foot devraient comprendre ce fait simple : la VAR, donc, c’est tout ou rien ! Et pour nous, ça devrait impérativement être rien.  Il faut d’urgence supprimer la VAR et mettre en place l’arbitrage à six, bien plus intéressant, pertinent et applicable, lui, très largement dans le monde. La VAR est une affaire de riches, aussi inefficace que nuisible et discriminante, très loin de la plus grande justice qu’elle est censée apporter.

Serait-ce là une solution doctrinaire, trop radicale, autoritaire ? Non, c’est juste le sujet qui impose ce choix tranché. Avec la vidéo pendant le match, il ne peut pas y avoir de demi-mesures. Et il ne faut pas compter sur des améliorations avec le temps et la pratique de la VAR, car ses défauts sont rédhibitoires, structurels.

Il y a des cas où une porte doit rester entièrement fermée. Pour son malheur, cette porte là, des dirigeants du foot (merci Monsieur Infantino !) l’ont ouverte, alors qu’ils ne connaissent pas le jeu et ne s’y intéressent pas. Ils se sont juste conformés aux lieux communs et à l’opinion dominante : « L’image c’est la vérité, la technologie c’est le progrès ». Les problèmes n’ont pas fini de s’engouffrer dans cette énorme brèche et le football d’en souffrir.

 

Jacques Blociszewski

Auteur de « Arbitrage vidéo : Comment la FIFA tue le foot », Editions de l’ARA, 2019.