La bataille de Santiago, quand un match de football atteignit le paroxysme de la violence

« Le match que vous allez regarder est la plus stupide, la plus effroyable, la plus répugnante et la plus honteuse démonstration de football. » C’est ainsi que David Coleman, présentateur sur la BBC introduit la diffusion, en différé, du match entre le Chili et l’Italie lors des phases de groupes de la Coupe du Monde 1962. D’une violence inouïe, ce match est l’illustration même des comportements les plus abjects qui ne sont pas censés représenter les valeurs du football. Retour sur le déroulement d’une partie sanglante qui a marqué les esprits.

La Coupe du monde organisée au Chili réunit 16 équipes, partagées en 4 groupes. On y retrouve l’Argentine, l’Espagne de Puskas et Di Stefano, la Yougoslavie de Skoblar, l’URSS championne d’Europe de Yachine, l’Angleterre de Moore, l’Allemagne de l’Ouest mais aussi le Brésil de Pelé, tenant du titre. La France de Kopa n’est pas parvenue à se qualifier. Une belle Équipe d’Italie, douée techniquement, solide et organisée se présente au Chili. L’entraineur est Giovanni Ferrari, double champion du Monde avec l’Italie en tant que joueur. Composée de grands joueurs tels Gianni Rivera, Cesare Maldini, Lozenzo Buffon (grand-oncle de Gianluigi), l’équipe est aussi constituée d’oriundi avec l’italo-argentin Omar Sivori et l’italo-brésilien José Altafini.

Faisant partie des favoris, la Squadra Azzurra se retrouve dans une poule relevée, avec l’Allemagne de l’Ouest, le Chili – pays hôte – et la Suisse. Si les relations entre l’Italie et le Chili sont bonnes, celles-ci vont nettement se dégrader quelques jours avant le début du Mondial.

L’origine des tensions

Le 22 mai 1960, le Chili est frappé par un tremblement de terre de large ampleur. Le séisme de Valdivia, dont la magnitude, la plus élevée jamais enregistrée, est estimée à 9,5, cause des dégâts considérables. On compte au total, plus de 3 000 morts et deux millions de sans abri, principalement au Chili. Malgré cette catastrophe, le pays qui doit se reconstruire,  et qui est en cours de développement, obtient tout de même la responsabilité d’organiser le Mondial. Une décision loin d’être approuvée par tous, remettant en cause la qualité des infrastructures nécessaires pour l’organisation d’un tel évènement.

Quelques jours avant le début de la compétition, deux journalistes italiens, sur place, sont bien décidés à faire part de leur mécontentement quant à la tenue de la compétition au Chili. Par des critiques violentes et acerbes, Antonio Ghirelli et Corrado Pizzinelli se font remarquer. Dans leurs articles, les deux journalistes tiennent des paroles virulentes envers le pays organisateur et les mœurs des locaux. Pizzinelli écrit que « le Chili est aussi sous développé qu’un grand nombre de pays asiatiques ou africains. Les habitants de ces continents ne sont pas en progrès, mais en régression. » Pour lui Santiago est « le triste symbole d’un des pays les plus sous-développés du monde et affligé de tous les maux possibles : malnutrition, prostitution, analphabétisme, alcoolisme, misère…»  Ghirelli n’est pas plus flatteur, puisqu’il écrit « qu’une Coupe du Monde à 30 000 km de distance est de la pure folie. Le Chili est pauvre et fier : il a accepté d’organiser cette édition de la Coupe Rimet comme Mussolini accepta d’envoyer notre aviation bombarder Londres. […] Le téléphone ne fonctionne pas. Les taxis sont aussi rares que les maris fidèles. » Ces articles sont repris en masse par les journaux chiliens et la colère de la population provoque le renvoie au pays des deux Italiens. Les Chiliens, vexés et humiliés, sont prêts à en découdre sur le terrain.

La bataille de Santiago

La rencontre a lieu le 2 juin 1962. Le coup d’envoi est donné au stade Nacional de Santiago. Encouragés par 66 000 supporters, les Chiliens retrouvent une Italie en quête d’une victoire pour rester dans la course à la qualification pour les quarts de finale. En effet, le Chili compte déjà une victoire aux dépens de la Suisse, alors que les Italiens ont été tenus en échec face à l’Allemagne de l’Ouest, lors de leur premier match. Pourtant, l’Italie n’aligne pas son équipe type, puisque Buffon, Maldini, Rivera et Sivori ne sont pas titularisés. L’Anglais Ken Aston, arbitre réputé pour son autorité, est désigné pour diriger ce match. Conscients des tensions provoquées par les écrits des journalistes, les Italiens entrent sur le terrain en possession d’œillets communs, plante qui symbolise l’amour et la bonne fortune, afin de les offrir aux Chiliens. Rien n’y fait, ces derniers les refusent et c’est sous une horde de sifflets que la Squadra Azzurra est accueillie par le public de Santiago.

Le coup d’envoi est donné. Au bout de douze secondes de jeu seulement, un premier tacle agressif est assené par un joueur chilien. Les hostilités sont lancées. 7ème minute, Honorino Landa inflige un coup par derrière à l’Italien Giorgio Ferrini. Ce dernier réplique et lui répond par un coup de pied. Débute alors un long moment de confusion et de grand n’importe quoi. L’arbitre décide de n’expulser que Ferrini, qui refuse de sortir du terrain. Le système de cartons n’existe pas encore à l’époque. Après presque dix minutes d’interruption et l’intervention de la police chilienne, Ferrini est finalement conduit aux vestiaires. De plus, pendant ces minutes de négociation, Leonel Sanchez profite de cette pagaille pour adresser un coup de poing dans le nez d’Humberto Maschio. L’arbitre ne le voit pas, occupé avec les forces de l’ordre à faire sortir Ferrini. Maschio, ne pouvant être remplacé car les changements ne sont pas encore mis en place à cette époque, doit finir le match avec le nez cassé.

Ferrini escorté par l’arbitre et les forces de l’ordre. Crédit photo : Wikimedia Commons

La suite du match est tout aussi violente. La partie devient incontrôlable et le terrain se transforme en un vrai champ de bataille. Les provocations se multiplient. À la 38ème minute, duel entre Leonel Sanchez et Mario David. Le Chilien glisse mais protège toujours son ballon. David, qui tente de dégager la balle (et peut être d’en profiter pour régler ses comptes), donne plusieurs coups de pieds au Chilien, toujours au sol. Ce dernier remet alors le couvert et adresse un nouveau coup de poing dans la tête du joueur italien. L’arbitre donne finalement un coup franc aux locaux. À peine quelques minutes plus tard, David décide de se venger de Sanchez en s’élançant à toute vitesse, la jambe la première sur lui, pour intercepter le ballon en l’air. Il lui envoie un spectaculaire coup de pied par derrière, dans la tête. L’Italien est logiquement expulsé à son tour et la police doit une nouvelle fois intervenir. Nous ne sommes qu’à la 41ème minute.

Sanchez au sol, après l’attentat subi. Crédit photo : Fox Sports

La mi-temps est sifflée, les joueurs italiens ne sont pas certains de revenir sur le terrain pour disputer la seconde mi-temps. À 9 contre 11, les Azzurri continuent finalement le combat, et les violences se poursuivent. Sanchez, encore lui, s’en prend de nouveau à Maschio. La police doit même intervenir trois autres fois au cours de la rencontre. Les Italiens, en infériorité et affaiblis, résistent jusqu’au dernier quart d’heure de jeu. Le but du Chili à la 73ème minute par l’intermédiaire de Jaime Ramírez fait craquer la Squadra Azzurra. Jorge Toro double la mise en toute fin de match à la 87ème minute. 2-0 : c’est le score final du match en faveur des Chiliens en terme de buts. C’est aussi le score en terme de cartons rouges, pour les Italiens cette fois.

La presse italienne s’indigne et s’en prend violemment à l’arbitrage. Pour elle, c’est un scandale et très vite, la théorie du complot se développe : on a voulu éliminer l’Italie. Les Italiens accusent Aston d’être corrompu, hostile, provocateur et incompétent. Un journal italien titre « L’Italie perd contre Aston », tandis que le Corriere dello Sport titre « Mondiale truffa » (« Mondial volé »).

Finalement, l’Italie sera éliminée en phase de poules. Sa victoire contre la Suisse lors du dernier match ne suffira pas. Cette partie restera célèbre pour avoir été l’un des matches les plus violents dans l’histoire d’une Coupe du monde. « Je n’arbitrais pas un match de football mais je devais gérer une manœuvre militaire » s’exclamera plus tard Ken Aston. Et l’arbitre sait de quoi il parle, puisque cet ancien militaire a combattu durant la Seconde Guerre mondiale. Connue désormais sous le nom de la « bataille de Santiago » , cette rencontre de football inspirera quelques années plus tard ce même Aston, dans l’idée d’inventer les cartons jaunes et rouges afin de faciliter l’arbitrage de ce sport.

Ken Aston, l’arbitre de la rencontre. Crédit photo : colgadosporelfutbol.com