Zinédine Zidane à la Juventus : du statut de génie à celui de meilleur joueur du monde

Après son passage en Ligue 1 à Cannes et Bordeaux, Zinédine Zidane se lance donc dans le très grand bain. Il rejoint la Juventus, championne d’Europe en titre, et ce transfert s’avère révolutionnaire pour lui. A la Juve, il apprend à travailler. Il change même de rôle et de positionnement, pour exploiter ses qualités au maximum. Et, surtout, il rencontre un homme qu’il considère comme son mentor et l’un de ses meilleurs professeurs : Marcello Lippi.

Ce transfert a été historique pour le joueur, mais aussi pour le club et le monde du football de manière générale : c’est un coup de génie de Moggi, directeur sportif du club turinois, qui a berné l’AC Milan de manière magistrale. C’est Franco Ordine, un journaliste italien proche de Moggi et Braida (le directeur sportif du Milan de l’époque) qui a raconté cette anecdote à plusieurs reprises. Galliadini (un dirigeant du Milan de l’épque) a même avoué s’être fait avoir par Moggi, qui s’est beaucoup vanté de ce coup de génie. Lors de la finale de la Coupe UEFA opposant les Girondins de Bordeaux au Bayern Munich, Moggi et Braida se sont rencontrés. Le stratagème commence alors : venu superviser Zidane, dans le viseur de Lippi depuis longtemps, Moggi laisse entendre qu’il veut recruter Dugarry. Forcément, Braida n’y voit que du feu et décide de voler la pépite des Girondins à la Juventus. Si Moggi veut un joueur, c’est qu’il est forcément excellent : l’homme était connu pour ses qualités de recruteur. Résultat : Milan recrute Dugarry, et la Juventus prend Zinédine Zidane. Alors que l’un est un échec total pour le club rossonero, l’autre a marqué l’histoire bianconera à jamais. Zinédine Zidane rejoint donc la Juve en tant que crack absolu des Girondins de Bordeaux, mais se retrouve face à un défi de taille : jouer en Serie A, le championnat le plus relevé des années 1990. L’Italie est à son meilleur niveau à ce moment, et la Juventus fait partie des concurrents au Scudetto et à la Ligue des Champions. Pour Zidane, c’est un challenge. Il arrive au milieu de joueurs pétris de talents et toujours prêts à en découdre. La transition n’est, de fait, pas facile : dans plusieurs interviews, Zizou a affirmé avoir vomi de nombreuses fois lors de son arrivée au club, à cause d’entraînements bien plus intenses que ceux de Ligue 1.

Luciano Moggi et Zinédine Zidane, 1996

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Un homme à remercier : Marcello Lippi

Marcello Lippi est, sans nul doute, l’un des hommes les plus importants de la carrière de Zidane. Grâce à lui, le natif de Marseille s’est métamorphosé, passant de Zidane à Zizou. C’est en effet à la Juventus que le jeune joueur a bâti sa légende, en entrant dans une toute nouvelle dimension à l’âge de 24 ans. Ses débuts furent compliqués. Vomissements, fatigue, pas de titularisation… Zidane a eu un mal fou à s’imposer au milieu de terrain, bien moins présent qu’Antonio Conte et Didier Deschamps. Malgré le prix très faible de son transfert, les tifosi juventini lui reprochent d’avoir une hygiène de vie déplorable et d’être beaucoup trop lent. C’était tristement vrai : l’international français revenu tout droit de l’Euro 96 n’était pas très rapide, un problème dans une ligue si relevée et dans une équipe jouant le titre. Après des mois passés à faire jouer Zidane en tant que regista, Marcello Lippi a eu une révélation : le faire jouer numéro 10. Le tacticien italien profite d’une blessure prolongée d’Antonio Conte pour mettre en place un 4-4-2 en losange, faisant jouer Zidane juste derrière les attaquants. C’est un succès total : Zizou multiplie les passes décisives et reprend du poil de la bête. Alors que la Serie A semblait bouclée pour la Juventus, le club bianconero change ses priorités : conserver son titre de champion d’Europe. Les phases de poules ont été une formalité, et ce sont les demi-finales qui vont écrire les premières pages de la légende de Zidane. La Juve remporte le match aller, à Amsterdam, 2-1. L’avantage est alors énorme : la Juventus, qui joue au delle Alpi, n’a besoin que d’un match nul pour l’emporter. Lippi, le roi du catenaccio, aurait pu s’en contenter. Pas Zidane. La Juventus s’impose 4-1, grâce à 3 passes décisives et 1 but de l’international français. Il entre alors un peu plus dans la légende. Ensuite, les saisons passent et Zidane grandit son jeu. Grâce à Davids, milieu défensif lui permettant de s’exprimer plus librement, Zidane parvient à servir Del Piero et Inzaghi parfaitement au cours de la saison suivante, faisant d’eux l’un des duos d’attaque les plus performants d’Italie (61 buts). Cette éclosion est en rapport direct avec Marcello Lippi, Zidane l’a affirmé dans une interview en 2019 :

Il a été comme un interrupteur pour moi. Il m’a changé, et j’ai compris ce que cela signifiait de travailler pour quelque chose qui compte vraiment. Avant mon arrivée en Italie, le football était certes un travail, mais je voulais avant tout m’amuser. En Italie, après mon arrivée à Turin, la volonté de gagner a pris le dessus.

Lippi est sans aucun doute la clé du succès du joueur, qui lors de sa deuxième saison s’impose de nouveau en Ligue des Champions. En quarts de finale, contre le Dynamo Kiev, Zizou fait trois passes décisives et impressionne Davids, qui déclare, juste après la rencontre : « C’est un joueur spécial. Il crée des espaces où il n’y en a pas. Peu importe la position dans laquelle il se retrouve avec la balle, il peut toujours créer du danger. Son imagination et sa technique son exceptionnelles, réveillées par Marcello (Lippi). »

La défaite de la Juventus en Ligue des Champions a brisé l’effectif. Après une Coupe du Monde ayant permis à Zidane d’écrire de nouvelles belles pages du ballon rond, la Vieille Dame s’effondre. Cela n’empêche pas Zizou de devenir le quatrième joueur français de l’histoire à décrocher le Ballon d’Or, en 1998. Lippi ne parvient pas à motiver ses joueurs, et l’absence de Del Piero se fait ressentir. Dès février, le tacticien italien s’en va, après avoir marqué Zidane à jamais. Dans une interview à l’Equipe, Lippi s’est livré :

Quand Zidane est arrivé, ce n’était pas un gamin, mais il était jeune, et comme tous les grands joueurs passés par la Juventus, il lui a fallu un peu de temps pour s’imposer, s’habituer à un football très différent. Ça a été le cas pour lui, comme pour son illustre prédécesseur Platini. Les premiers mois, il a eu du mal. Cependant, il a toujours eu notre confiance absolue, parce qu’on voyait combien il était bon. Un jour il est venu me dire « Je n’y arrive pas, vous devriez me laisser à la maison. » Je lui ai répondu qu’il n’était même pas question d’y penser. « Tu es le plus fort de tous. Tant que je serai là, tu seras toujours titulaire. Tu vois combien je crois en toi ? » Le dimanche suivant, il a marqué un but magnifique contre l’Inter. Il ne s’est plus arrêté et il est devenu ce qu’il a été ensuite : le meilleur de la décennie. Avant lui, il y a eu Maradona. Ensuite, Zidane a été le meilleur joueur de sa génération.

Grâce à Lippi, Zidane est devenu un Ultimo Diez, laissant derrière lui de souvenirs inoubliables à la Juventus.

Zidane et l’homme auquel il doit presque tout, Marcello Lippi. / Crédits photo : archives AFP

L’héritage de l’élégance

Au-delà de la progression démentielle du joueur sous le maillot noir et blanc, Zidane est encore aujourd’hui un symbole de la Juventus de la fin des années 1990, lui qui a participé à l’émerveillement d’une grande partie des tifosi. La devise des juventini est claire : « vincere non è importante, e l’unica cosa che conta » (vaincre n’est pas important, c’est la seule chose qui compte). Prononcée par Boniperti, cette phrase est désormais un credo pour tous les tifosi, et Zidane a réussi à apporter un peu d’élégance et de virtuosité dans ce clan obsédé par la victoire et la défense. Forcément, il a rapidement séduit les tifosi après avoir été pris en main par Lippi. Replacé en trequartista, Zizou a fait parler son talent, sa vision de jeu, sa technique et sa vitesse. Pour les puristes et pour tous les amateurs de football, c’était l’homme à regarder. L’héritage laissé par Zinédine Zidane va bien au-delà des trophées. Avec deux finales de Ligue des Champions, deux Scudetti, une Supercoupe de l’UEFA, un Ballon d’Or et bien d’autres titres, Zidane a très sérieusement alimenté les pages historiques du club. En 2017, alors que la Juventus fêtait ses 120 ans, les tifosi ont inclus Zidane dans leur équipe « all-time » du club. Un geste qui reflète l’admiration que les supporters ont pour cette légende. Les dernières années de Zidane sont moins fructueuses : il remporte une Coupe Intertoto en 1999, passe à quelques points de deux Scudetti en 2000 et 2001, et ne peut plus combiner avec Del Piero comme auparavant, lui qui a subi une blessure dont il ne s’est jamais vraiment remis. En revanche, l’année suivant l’Euro 2000, Zizou multiplie les passes décisives pour son ami David Trezeguet, qui lui aussi deviendra une légende du club. Malheureusement, un comportement à débordements en Ligue des Champions l’écarte des terrains pour cinq matchs et l’empêche d’aller chercher un deuxième Ballon d’Or. A l’été 2001, après avoir émerveillé des milliers de tifosi et des millions d’amateur de football, Zidane est recruté par le Real Madrid de Florentino Pérez, en quête d’une équipe de Galacticos.

Zinédine Zidane et son Ballon d’Or, 1998. / Crédits photo : AFP

Zinédine Zidane quitte donc la Juventus en tant que l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du club. En Italie, il a raflé plusieurs titres nationaux et un Ballon d’Or. Ce transfert a métamorphosé Zidane. A la Juve, il a changé de rôle et endossé plus de responsabilité offensive, faisant de lui un adversaire redoutable et l’un des plus grands joueurs ayant foulé le rectangle vert. Toute sa vie, il a remercié la Juventus et Marcello Lippi, qui ont contribué à son succès comme peu d’autres. Avant de rejoindre la Juve, c’était un crack. A son arrivée chez les bianconeri, il fut entouré de scepticisme. En quelques saisons, il a forgé sa légende. Et au moment de quitter la Juve pour le Real Madrid, Zinédine Zidane était l’un des meilleurs du monde.